Lundi 10 mai

“Monsieur, j’ai pas trop compris le COI.”
Il y a quelques mois, cette phrase était impossible à prononcer pour Oleg. Ou plutôt, elle allait forcément s’accompagner de coups portés sur la table, parfois avec la main, parfois avec la tête. Et elle était infiniment bien moins formulée.
Cela fait désormais un an que cet immense élève de sixième (désormais quasiment une tête de plus que moi) assiste au cours, aidé par une AESH chargée de prêter main-forte non pas à un, à deux, mais à trois élèves, parce que, bon, c’est fastoche. Et, comme l’intégralité des profs de collège, ma vision de la vie d’Oleg est très partielle. Son évolution, je ne l’ai vue que par fragments. Des morceaux d’humeur, constatés de jour en jour, des éclats d’histoire qu’il me raconte.
Mais les choses ont changé. De sa voix aigrelette – il a douze ans, je me le répète souvent – il prévient des moments où il n’y arrive pas. Où il se sent frustré. Son langage, peu à peu, s’apaise et les injures se font plus rares. Peut-être, sans doute, le collège n’y est-il pour rien. Chaque élève est un monde, avec sa géographie, ses cataclysmes et ses moments de réconciliation. Ou peut-être, au contraire, avons-nous énormément contribué à l’apaiser et sommes-nous en grande partie ses sauveurs.
En fin de compte, ce n’est pas très important. Si j’ai réussi à laisser, il y a quelques années, mon complexe du paladin, sauvant tous les mômes par mes cours merveilleux et mon sens inné de l’écoute (ainsi que ma grande modestie), c’est en acceptant que notre pouvoir est limité. Mais que nous devons l’exercer autant que possible, et à l’aveugle.
En attendant, Oleg sourit souvent. C’est chouette.