Mercredi 12 mai

(TW : relations entre mineurs et adultes)
Les élèves que j’ai eus pour la première fois en cours doivent avoir environ vingt-cinq ans aujourd’hui. Une classe de quatrième d’un collège serein de la Sarthe dans lequel on s’était excusé, le premier jour, de m’avoir donné une classe avec une élève perturbatrice qui, une fois, s’était levée sans autorisation.
Lors d’une conversation avec V., le débat tourne autour des tabous. L’histoire, notamment, de cette professeure amoureuse de son élève dans les années 60 et, au-delà de ça, de ces faits-divers d’enseignants ayant des relations avec leurs étudiants.
Par honnêteté mentale, je tente de considérer cette possibilité, en pensant à ceux qui étaient autrefois mes élèves de quatrième et dont les contacts facebook qu’ils m’ont envoyé quelques années plus tard m’ont appris que certains sont devenus d’immenses beaux gosses. Et, c’est une sensation assez perturbante, un sentiment de révulsion m’envahit intégralement.
Il ne s’agit plus de considérer ce que les autres ont fait, mais ce ressenti. Son origine. Et je me l’explique assez bien. La question de l’âge, bien entendu et de la vulnérabilité. De la légalité. Et une racine plus profonde que les autres, plus personnelle. Dans un épisode de Doctor Who, encore un, le Docteur dit à propos de l’un de ses compagnons qu’il a vis-à-vis de lui, “a duty of care”. Très maladroitement traduit, ça donnerait “un devoir de protection”. J’ignore comment cela m’est venu, si je le dois à mon éducation, à des réflexions personnelles ou à mon expérience professionnelle, mais la source de ma révulsion se trouve ici. A partir de l’instant où une personne m’est confiée en tant qu’élève, je lui dois dévotion et protection. Quel que soit son âge ou les années qui me séparent de son passage dans ma classe. Je me suis engagé à lui apprendre. Ce lien est indéfectible et a préséance sur tous les autres.
Encore une fois, il ne s’agit pas de se poser en exemple. Juste de me dire que les centaines de mômes qui ont croisé ma fonction, quel qu’ait été leur évolution, mentale, sociale et physique, resteront mes élèves. Que je ne pourrai jamais les considérer autrement, que comme ces personnes qui, dans leur majorité, m’ont fait confiance pour leur enseigner le français, et parfois un peu plus. Et cette confiance constitue la raison pour laquelle j’aime un peu plus ce boulot d’année en année. Je tente à ma mesure de m’en montrer digne, parce qu’elle a sous mon crâne les dimension de l’infini.