Vendredi 21 mai

Coup de téléphone à T., mon frère d’armes de l’an dernier. On discute, longuement. On ne s’était pas parlé depuis longtemps. Pareil pour Monsieur Vivi. Je me doutais bien que le fait de partir aux quatre coins de la France ou, pour T., de changer de voie professionnelle nous éloignerait. Le confinement n’a pas aidé.

Mais je refuse la moindre amertume, et surtout de comparer les rencontres faites cette année à cette amitié intense et délirante. Mes années d’enseignement n’ont jamais été aussi bonnes que lorsque j’ai eu l’énergie d’embrasser tout ce qui arrivait. De me lancer sans réserve dans le boulot, dans le lien avec les élèves, dans la défense des droits des profs… Ce boulot exige énormément d’énergie vitale mais peut aussi nous la rendre au centuple.

Il faut juste continuer à avoir envie, année après année. Même celles où des pandémies rendent les arrivées dans une nouvelle région laborieuse.

Pour T. et Monsieur Vivi, je ne vis pas dans le passé.

Jeudi 20 mai

Entre deux tournées de tâches consacrées à la famille, et dans une ambiance adoucie, je me lance dans la préparation des cours qui commenceront la semaine prochaine.

Pendant quelques heures, le temps est aboli. Je conçois des documents et des préparations qui résonnent dans le grand silence des débuts. Je débute et pourtant je connais les règles du jeu. Je n’ai pas encore à adapter les textes et les exercices, je ne connais ni les classes, ni les visages, ni les timbres de voix.

Ces derniers mois, j’ai la sensation que le temps me marque plus lourdement qu’au cours des années précédentes. Mais tandis que j’invoque Euripide et Anouilh, pour expliquer la tragédie aux élèves de seconde, je retouche du doigt le prof qui débutait, il y a un bon moment, il y a peu.

Je reçois des mots de réconfort, de gens que j’aime profondément. Depuis toujours, depuis peu. Les cartes ont été rebattus et elles sont vierges.

On dira probablement que je fais beaucoup d’histoires pour un remplacement de quelques jours.

Probablement.

Mais cette épopée personnelle est aussi une raison pour laquelle j’aime ce métier d’amour.

Mercredi 19 mai

Comme un certain nombre de personnes, j’ai de la famille.

Et comme un certain nombre de familles, la mienne affronte parfois des aléas plus ou moins compliqués (d’où des billets riquiquis en ce moment).

Ma famille a besoin de moi aujourd’hui et jusqu’à vendredi. Je voyage donc à 700km de mon lieu de travail pour les aider.

Et c’est après plus d’un mois de sous-service absolu, malgré nombre d’appels au rectorats que j’apprends, ce matin, qu’on m’attend depuis une heure dans un lycée. Je rappelle à mon aimable rectorat que mon dernier enseignement en lycée remonte à mon stage de titularisation, soit quatorze ans.

Panique, suffocation et sueurs froides. J’ai beau affecter une persona cool et détendue, l’idée de ne pas être dans les clous professionnellement me terrifie, même quand je m’estime totalement dans mon droit. Et même lorsqu’il s’avère que je ne prendrai mon service que la semaine prochaine, je me rends compte que pour la première fois de ma vie, j’enseignerai à des lycéens de centre-ville un texte relativement complexe (“Incendies” de Mouawad) à l’orée d’une fin d’année chaotique.

Sensation d’être Indiana Jones au début des Aventuriers de l’arche perdue.

Mais bon, l’adrénaline booste pas mal l’exaltation chez moi. De nouvelles aventures en perspective !

Mardi 18 mai

(Les billets des jours à venir seront probablement d’un format très bref pour plusieurs raisons indépendantes de ma volonté).

J’enseigne depuis bientôt 14 ans. A raison d’environ cent élèves par ans, j’aurai à la fin de l’année vu défiler environ 1400 élèves dans les différentes classes qui m’ont été confiées. Un peu moins si l’on compte les élèves que j’ai retrouvés d’une année à l’autre. Allez, mettons 1300.

Il y a dans un coins de mon esprit un village dans lequel subsistent ces mômes. Certains à peine une présence, d’autres, beaucoup plus rares, des êtres quasi-autonomes, traits du visage, nom et prénom. Mille trois cent existences que j’ai approchées et peut-être, de temps en temps, un brin infléchies. Je ne le saurai jamais, l’hypothèse la plus probable est que nos relations de travail n’auront quasiment rien changé à leur vie.

Mais ce village, de temps à autres, me résonne sous le front. Je le visite peu, on ne peut porter toutes ces anciennes présences, me dit ma mère, elle-même retraitée de l’Éducation Nationale.

Il n’en reste pas moins qu’il est partie de moi.

Lundi 17 mai

Message du principal dans nos boîtes mail : une copie d’un courrier aux parents d’élèves, qui annonce les modalités de la fin de l’année. La fin de l’année, arrivée à une vitesse effarante. Bientôt la préparation des élèves au brevet – vu la taille de mon service actuel, je serai amplement réquisitionné – les conseils de classes, dans moins d’un mois, puis les examens.

Tous les ans, je me laisse surprendre. Une course effrénée des profs et des élèves pour boucler tout ce que nous avons prévu de faire et, brutalement, la ligne d’arrivée qui se profile à l’horizon. Nous naviguerons encore un peu sur les mers de Stevenson, avant de conclure les derniers points de conjugaison de l’année. Terminer sur des cours précis, rigoureux. Préparer les sixièmes Canarticho à la suite des événements. Ils s’en sortiront, pour beaucoup d’entre eux. Leur maturité ne s’est pas changée en arrogance et ils sont petit à petit en train d’acquérir les méthodes qui faisaient cruellement défaut à la majorité.

De cette première année en Bretagne, je suis en train de me bâtir d’étranges souvenirs. Cette sensation d’être reparti de loin. Il y a un an, j’étais, malgré la situation sanitaire, malgré tous les obstacles d’un collège de REP+, solide sur mes appuis. Je comprenais les règles du jeu : j’avais eu six années pour les apprendre. Désormais, dans cette vie plus douce, j’ai aussi la sensation que tout reste à construire. Sur beaucoup de points, je me demande si j’ai de quoi être satisfait : est-ce que j’ai été assez exigeant avec eux, n’aurais-je pas pu aller plus loin ? Est-ce qu’il ne faut pas que j’opère une mue plus radicale de ma peau de prof ?

Et puis, bien entendu, la suite des événements : de quoi l’année scolaire prochaine sera-t-elle faite ? Très probablement, encore d’incertitude, d’élèves à qui on dit au revoir trop tôt, d’histoire à peine entamées et déjà terminées.

Mais je remets à plus tard la suite de la dégustation de cette tarte à l’égocentrisme. Quelques semaines, dans une année scolaire, c’est à la fois une respiration et une saga en plusieurs volumes.

Samedi 15 mai

Préparation des cours de la semaine à venir sur L’île au trésor : les sixièmes Canarticho bosseront sur des scènes du film de Walt Disney des années 50, une adaptation extraordinairement fidèle et naïve du bouquin. “Pour moi, c’est la meilleure”, m’a un jour dit ma sœur. En tant que prof, moi aussi.

Ça rejoint cet objectif que je me fixe de donner aux élèves des archétypes. Trop souvent, je pars du principe que nous partageons, eux et moi, le même univers mental. Que lorsque je leur dirai “chevaliers”, ils verront forcément le type avec sa lance et son épée sur sa monture caparaçonnée. Que lorsque je dis “Bateau pirate”, ils le verront, lancé sur les océan, le Jolly Roger flottant au vent.
Bien sûr ce n’est pas toujours le cas. Et c’est l’une des premières raisons pour lesquelles des élèves décrochent d’une lecture. Même une fois expliqués, ces mots de vocabulaire ne résonnent pas de grand-chose. Certains auront lu One Piece ou vu Pirate des Caraïbes. Une poignée aura emprunté une histoire de pirates au CDI. Mais pas toujours.

Du coup, oui, leur donner quelques images simples, naïves. Histoire qu’ils construisent, là-dessus, leur imaginaire à eux. Quitte à le détourner, le parodier. Mais ils auront vu les grands tricornes, les jambes de bois et les coffres au trésor de forbans de littérature. Le dessinateur Boulet disait que l’imaginaire s’apprend. Et c’est un apprentissage que j’adore faire en compagnie des élèves.

(Image tirée du film L’île au trésor de Byron Haskin)

Vendredi 14 mai

Discussion avec une élève de lycée, au sujet de son bac de français à venir. La dernière fois que j’ai enseigné à des lycéens, c’était pendant mon stage. Et, comme à cette période, je suis frappé par la vivacité d’esprit de mon interlocutrice.

Il y a quelque chose de puissant, propre à cet âge, que je détecte parfois chez quelques troisièmes, aux alentours du deuxième trimestre : ils ont encore cet immense élan de l’enfance, et une maturité qui leur fait comprendre que oui, ce savoir dans lequel on les fait baigner depuis l’école primaire leur appartient. Qu’ils peuvent s’en emparer, le décanter, et l’ajouter à l’immensément complexe chimie de leur esprit.

C’est cet état d’esprit qui m’a vraiment poussé à lire. Beaucoup et passionnément. Qui a fait de mon année d’hypokhâgne un bouillonnement de découvertes, de méthodes qui me servent encore aujourd’hui.

Quelques minutes plus tard, je vais courir, et je vois deux jeunes gens qui me dépassent comme des flèches. Je ne pense pas que je recourrai un jour avec la même aisance. C’est dit sans amertume. L’esprit de cette lycéenne avec qui j’ai parlé, de beaucoup d’entre eux, a ce côté délié. J’aimerais pouvoir leur donner les clés pour profiter de ces années, les plus propres à être éclatantes.

Jeudi 13 mai

Depuis son retour des cours à distance, Rean a un cahier nettement plus ordonné. Il lève la main à chaque fois qu’il perd le fil, et n’hésite plus à demander de l’aide pour qu’un camarade ou moi-même lui recopions le cours qui lui manque. Il assume totalement les préconisations qui se trouvent dans son PAP (Plan d’Aide Personnalisée) depuis le début de l’année, et dont il refusait jusqu’ici, jusqu’à l’évocation.

“Tout se passe bien, Rean ?”

Il est facile de lui parler, il traîne toujours à la fin du cours.

“Oui monsieur, pourquoi ?
– Je trouve que vous vous comportez différemment, ces derniers temps. En bien j’entends.
– Oui. On a beaucoup parlé avec mes parents.
– Et ?
– Ben ils m’ont dit que si on m’aide, c’est pas parce que je suis bête.”

Il me fixe, très serein. C’est une scène banale, que j’ai vécu des centaines de fois : un môme qui finit par comprendre ce que tant d’adultes lui répètent depuis longtemps. Les raisons de ce succès sont mystérieuses, toujours. Peut-être les bons mots ont-ils été utilisés, peut-être Rean a-t-il atteint juste ce qu’il fallait de maturité. Peut-être la conversation avec ses parents a-t-elle parachevé l’édifice construit depuis longtemps par ceux qui tentent d’aider ce gamin.

Peu importe. Ça a marché.

“Je deviendrai dingue, à répéter sans arrêt.” me dit-on parfois à propos de mon métier.

Mais chaque répétition est une chance de succès.

Mercredi 12 mai

(TW : relations entre mineurs et adultes)

Les élèves que j’ai eus pour la première fois en cours doivent avoir environ vingt-cinq ans aujourd’hui. Une classe de quatrième d’un collège serein de la Sarthe dans lequel on s’était excusé, le premier jour, de m’avoir donné une classe avec une élève perturbatrice qui, une fois, s’était levée sans autorisation.

Lors d’une conversation avec V., le débat tourne autour des tabous. L’histoire, notamment, de cette professeure amoureuse de son élève dans les années 60 et, au-delà de ça, de ces faits-divers d’enseignants ayant des relations avec leurs étudiants.

Par honnêteté mentale, je tente de considérer cette possibilité, en pensant à ceux qui étaient autrefois mes élèves de quatrième et dont les contacts facebook qu’ils m’ont envoyé quelques années plus tard m’ont appris que certains sont devenus d’immenses beaux gosses. Et, c’est une sensation assez perturbante, un sentiment de révulsion m’envahit intégralement.

Il ne s’agit plus de considérer ce que les autres ont fait, mais ce ressenti. Son origine. Et je me l’explique assez bien. La question de l’âge, bien entendu et de la vulnérabilité. De la légalité. Et une racine plus profonde que les autres, plus personnelle. Dans un épisode de Doctor Who, encore un, le Docteur dit à propos de l’un de ses compagnons qu’il a vis-à-vis de lui, “a duty of care”. Très maladroitement traduit, ça donnerait “un devoir de protection”. J’ignore comment cela m’est venu, si je le dois à mon éducation, à des réflexions personnelles ou à mon expérience professionnelle, mais la source de ma révulsion se trouve ici. A partir de l’instant où une personne m’est confiée en tant qu’élève, je lui dois dévotion et protection. Quel que soit son âge ou les années qui me séparent de son passage dans ma classe. Je me suis engagé à lui apprendre. Ce lien est indéfectible et a préséance sur tous les autres.

Encore une fois, il ne s’agit pas de se poser en exemple. Juste de me dire que les centaines de mômes qui ont croisé ma fonction, quel qu’ait été leur évolution, mentale, sociale et physique, resteront mes élèves. Que je ne pourrai jamais les considérer autrement, que comme ces personnes qui, dans leur majorité, m’ont fait confiance pour leur enseigner le français, et parfois un peu plus. Et cette confiance constitue la raison pour laquelle j’aime un peu plus ce boulot d’année en année. Je tente à ma mesure de m’en montrer digne, parce qu’elle a sous mon crâne les dimension de l’infini.