Mardi 11 mai

C’est bon.
Les sixièmes Canarticho fréquentent les pirates depuis suffisamment longtemps pour passer à l’un des exercices canoniques du cours, consistant à créer son propre pirate. Mon amour des rédaction et du jeu de rôles fait que j’ai beaucoup d’attachement à cette activité. Et, avec cette classe, bordélique en diable mais imaginative, elle se passe plutôt bien.
Bien évidemment, elle n’est pas dénuée de moments étranges. Comme ce moment où Maya et Imane me demandent si leur pirate peut avoir une grosse poitrine.
“Oui, je suppose. C’est un détail important ?
– Ben il lui faut un signe distinctif, et y a pas beaucoup de pirates qui en ont une, hein monsieur ?”
Je scanne rapidement le regard des deux mômes pour y déceler une trace ou nom de foutage de gueule (on finit par le détecter, après s’être pas mal fait avoir) et n’en trouvant aucune, me détourne, en me demandant ce que je dois penser de cette étrange demande.
De l’autre côté de la salle, Roméo lève la main à en toucher le plafond. Son AESH me regarde d’un air dubitatif. Le texte qu’il a écrit avec son aide est de bonne facture, surtout pour un élève fâché avec la lecture comme lui.
“Du coup, il manque juste son nom, Roméo.
– Oui ! Je veux l’appeler Monsieur Ravioli, et Louise (l’AESH) ne veut pas !”
Nouveau scan de foutage de gueule, à nouveau négatif.
“Ce n’est pas un peu étrange, pour un pirate ?
– Oui, mais j’aimerais beaucoup, quand même.”
Indifférents aux avatar de Monsieur Ravioli, Cara et Olivier sont en train de faire émerger de leur feuille “La Piratesse” (elle a tué tous ceux qui connaissaient son nom), qui, du haut de ses deux mètres dix, fait taire tout l’équipage par son habileté à l’épée et sa beauté. Elle parle huit langues et attaque les autres pirates pour voler leurs trésors et en libérer leurs prisonniers.
“On sait ce que vous allez dire, monsieur, elle est trop forte. Mais on avait envie qu’elle soit trop forte, pour une fois.”
C’est aussi pour ce genre de trucs, que j’adore cette activité : il y en a peu qui me permettent de découvrir leur imaginaire, aussi improbable qu’il soit.






