Mercredi 2 juin

Le groupe de premières qui avait joué les affreux lundi se montre nettement plus calme aujourd’hui. Probablement parce qu’aujourd’hui, du fait d’un alignement favorable des astres, je suis parvenu à remiser mon syndrome de l’imposteur dans les oubliettes où gît habituellement ma confiance en moi. Et aussi parce que j’ai passé deux bonnes heures à me rafraîchir la mémoire sur les notions de langue abordées au bac.

Et il n’y a pas à dire, arriver en tant que dresseur de la subordonnée interrogative indirecte et expliquer que DE TOUTES FAÇONS ON VA TRAVAILLER COMME J’AI DIT, professeur de sixième-style, eh bien ça fonctionne.

Enfin, ça fonctionne jusqu’au moment où arrive la question qui tue.

“Mais monsieur. Vous dites que cette proposition, elle est COD. Comment elle peut être les deux ?
– (Aïe aïe aïe…) J’ai dû mal expliquer. Proposition est une nature, COD est une fonction.
– ???”

BON.

Arrive évidemment le grand classique du AH AH AH les élèves de premières à qui il faut réexpliquer les natures et fonctions, les nuuuuls (“mon ego, mon ego !” criera l’un deux pendant qu’il galère à repérer les adverbes dans un exercice tiré d’un manuel de troisième). Sauf que j’ai moyennement envie de rire. Pas plus que je n’ai envie de céder aux poussiéreuses sirènes du déclinisme et du “niveauquibaisse”.

Je ne comprends pas. Depuis le début de ma carrière, j’ai enseigné dans un établissement rural, trois bahuts de cité bien compliqués, un autre d’une banlieue résidentielle lambda, un dans une autre banlieue bien friquée, un petit collège de campagne et un lycée de centre-ville. Je pense donc avoir découvert un “panel représentatif” d’élèves, pour reprendre un langage de communiquant, j’ai évolué dans mes pratiques et succédé à des collègues dont je ne doute pas que la quasi totalité sont compétents et consciencieux.

Et pourtant, par la tentacule gauche de Cthulhu, les notions grammaticales les plus élémentaires continuent à glisser sur les mômes comme l’éthique sur Emmanuel Macron.

Qu’est-ce qui ne va pas ? Je ne doute pas que les facteurs sont multiples. La diminutions des heures de cours de français ? Les changements de programmes ? Une jeune personne de dix-sept ans pouvait-elle repérer une complétive conjonctive il y a vingt ans ?

Parfois, un démon pervers me souffle à l’oreille que cet échec répété est la preuve de l’inutilité de l’enseignement. Que le français ne devrait pas servir à ça. Dans le même temps – et je vous raconte pas le breul – mon éthique claironne qu’à raisonner comme ça, rien ne pourra progresser, et qu’il s’agirait de réfléchir de façon plus constructive plutôt que de renoncer d’emblée. Mais le fait est que je me heurte à cette aporie.

Mes sixièmes qui maîtrisent les compléments essentiels et circonstanciels en cette fin d’année affirmeront-ils avec la meilleure foi du monde que non, un verbe transitif, ils n’ont jamais vu ce que c’était en septembre ?
Et surtout, comment saisir la logique d’un système où un élève analyse l’esthétique du renversement carnavalesque à travers le zeugma dans une fable de La Fontaine mais ne peut retrouver une préposition ?

Je ne suis en aucun cas grammairien. Mais ce mystère me fascine autant qu’il me perturbe. Et j’ai l’intuition qu’il ne pourra être résolu tant que nous chercherons, même avec tout le courage du monde, des solutions chacun dans nos classes.

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