Vendredi 4 juin

Ils sont trois, en sixième Canarticho, à avoir attendu toute l’année une place dans des sections aménagées. Trois élèves à ne pas avoir, pour cause de manque de personnel, de papiers perdus, d’histoire d’adultes, à ne pas avoir été inclus dans la classe avec les aménagements qu’ils auraient mérité.

A partir de l’année prochaine, ce ne sera plus le cas. Les fourches caudines de l’administratif ont été franchies. Ils auront enfin le droit à la scolarité qui leur est due. C’est ce que m’annonce L., leur professeur principal, en souriant.

Un an à bricoler. A préparer des documents et des évaluations aménagées, à ne pas leur demander la même chose qu’aux autres, à collaborer avec leur AESH, elle-même submergée de boulot. Un an à espérer que, finalement, Oleg, Sasha et Andréa ne baissent pas les bras. Ne prennent pas l’école en grippe. Et ils ont été courageux, s’accrochant jour après jour, même quand les adultes n’avaient pas de temps pour eux. Même quand ils se trouvaient épuisés.

Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une année perdue. Malgré le confinement, malgré les manquements. Ils repartiront tous les trois en ayant appris, en confiance, je l’espère, avec le système scolaire.

Parfois, les choses se terminent bien.

Jeudi 3 juin

Le temps est à l’orage, au collège Nohr. “Ils sont fatigués et énervés, m’avertit F. en arrivant. Et nous aussi.”

La plaisanterie n’en n’est qu’une à demi. On arrive à ce degré de fatigue qu’il va falloir porter, laborieusement, à travers les dernières semaines et les multiples obligations : conseils de classe, remise des manuels, cours amputés de plus en plus d’élèves, examens divers et variés… La fin d’année dans ce qu’elle a de plus poisseux et compliqué.

“Ne regardez pas trop la ligne d’arrivée. Faites les choses au jour le jour.” vais-je conseiller aux sixièmes Canarticho quelques instants plus tard. Facile à dire. Je m’en sens moi-même très moyennement capable. Comme tous les ans.

Mais en hommage à ce que ces dix derniers mois ont eu de beau, dans la relations avec les élèves, s’accrocher, encore un petit peu.

Mercredi 2 juin

Le groupe de premières qui avait joué les affreux lundi se montre nettement plus calme aujourd’hui. Probablement parce qu’aujourd’hui, du fait d’un alignement favorable des astres, je suis parvenu à remiser mon syndrome de l’imposteur dans les oubliettes où gît habituellement ma confiance en moi. Et aussi parce que j’ai passé deux bonnes heures à me rafraîchir la mémoire sur les notions de langue abordées au bac.

Et il n’y a pas à dire, arriver en tant que dresseur de la subordonnée interrogative indirecte et expliquer que DE TOUTES FAÇONS ON VA TRAVAILLER COMME J’AI DIT, professeur de sixième-style, eh bien ça fonctionne.

Enfin, ça fonctionne jusqu’au moment où arrive la question qui tue.

“Mais monsieur. Vous dites que cette proposition, elle est COD. Comment elle peut être les deux ?
– (Aïe aïe aïe…) J’ai dû mal expliquer. Proposition est une nature, COD est une fonction.
– ???”

BON.

Arrive évidemment le grand classique du AH AH AH les élèves de premières à qui il faut réexpliquer les natures et fonctions, les nuuuuls (“mon ego, mon ego !” criera l’un deux pendant qu’il galère à repérer les adverbes dans un exercice tiré d’un manuel de troisième). Sauf que j’ai moyennement envie de rire. Pas plus que je n’ai envie de céder aux poussiéreuses sirènes du déclinisme et du “niveauquibaisse”.

Je ne comprends pas. Depuis le début de ma carrière, j’ai enseigné dans un établissement rural, trois bahuts de cité bien compliqués, un autre d’une banlieue résidentielle lambda, un dans une autre banlieue bien friquée, un petit collège de campagne et un lycée de centre-ville. Je pense donc avoir découvert un “panel représentatif” d’élèves, pour reprendre un langage de communiquant, j’ai évolué dans mes pratiques et succédé à des collègues dont je ne doute pas que la quasi totalité sont compétents et consciencieux.

Et pourtant, par la tentacule gauche de Cthulhu, les notions grammaticales les plus élémentaires continuent à glisser sur les mômes comme l’éthique sur Emmanuel Macron.

Qu’est-ce qui ne va pas ? Je ne doute pas que les facteurs sont multiples. La diminutions des heures de cours de français ? Les changements de programmes ? Une jeune personne de dix-sept ans pouvait-elle repérer une complétive conjonctive il y a vingt ans ?

Parfois, un démon pervers me souffle à l’oreille que cet échec répété est la preuve de l’inutilité de l’enseignement. Que le français ne devrait pas servir à ça. Dans le même temps – et je vous raconte pas le breul – mon éthique claironne qu’à raisonner comme ça, rien ne pourra progresser, et qu’il s’agirait de réfléchir de façon plus constructive plutôt que de renoncer d’emblée. Mais le fait est que je me heurte à cette aporie.

Mes sixièmes qui maîtrisent les compléments essentiels et circonstanciels en cette fin d’année affirmeront-ils avec la meilleure foi du monde que non, un verbe transitif, ils n’ont jamais vu ce que c’était en septembre ?
Et surtout, comment saisir la logique d’un système où un élève analyse l’esthétique du renversement carnavalesque à travers le zeugma dans une fable de La Fontaine mais ne peut retrouver une préposition ?

Je ne suis en aucun cas grammairien. Mais ce mystère me fascine autant qu’il me perturbe. Et j’ai l’intuition qu’il ne pourra être résolu tant que nous chercherons, même avec tout le courage du monde, des solutions chacun dans nos classes.

Mardi 1er juin

Le premier enchaînement de cours entre le collège Nohr, dans lequel je travaille depuis neuf mois et le lycée (qu’on baptisera Hoshido, comme ça quatre personnes auront la ref) dans lequel je célèbre ma première semaine me fait éclater une évidence en plein visage : on s’adapte inconsciemment à ses élèves, tous comme ils s’adaptent à leurs profs.

Ce sont des détails, insignifiants au premier abord. Les sixièmes Canarticho savent quand rassembler leur concentration, parce que j’ai changé de ton, que mon débit s’est accéléré. Ils oublient parfois leurs devoirs, manquement sur lequel je ferme parfois les yeux, mais compléteront toute leur évaluation, les copies blanches me rendant vert (ahah). De façon plus générale, nous avons appris à nous laisser des respirations. Ils se montrent instinctivement plus calmes quand je suis fatigué, je sais quand je peux leur demander davantage. Cette évolution s’est produite sur le long terme.

Et il faut réapprendre toute cette danse avec six groupes d’élèves, dont deux, de premières, relativement préoccupés par l’arrivée imminente du bac de français. Même si le courant passe majoritairement, je me retrouve à prendre, mes marques, et eux aussi. Mes transitions, parfois confuses – je travaille dessus depuis un moment – les perdent totalement, là où les petits bouts de douze ans savent parfaitement comment raccrocher. Leurs questions me semblent totalement désorganisées ou mal formulées. Et ils n’y sont pour rien.

Il y aurait une littérature à écrire sur les mille gestes du quotidien qui forgent une relation entre un élève et son professeur. Et en cette fin d’année, trouver les pas de cette nouvelle danse est une gageure.