Lundi 14 juin

Je termine de corriger – en retard je l’avoue – les dernières rédactions des sixièmes Canarticho.

Comme tous les ans, sans que je ne m’en rende compte, la classe de petits sixièmes un peu perdus et effrayés est devenue un groupe de cinquièmes. Ils ont appris, ensemble et individuellement.

Désormais, Ariane n’a plus besoin de l’emploi du temps du cartable que je lui avais fabriqué, elle n’oublie plus jamais ses affaires. Mais elle continue à garder discrètement un manga sur les genoux, même si elle a droit de lire quand elle a terminé son travail. Lino a pris l’habitude de me demander de lui envoyer une photo du cours ou la diapositive, pour palier à ses problèmes de lenteur de graphie. Il y a, dans l’expression de Mia, quelque chose d’un peu plus dur : le collège lui a retiré, comme à beaucoup d’autre, une partie d’enthousiasme. Mais elle continue à participer, à apprendre avec avidité.

Beaucoup ne disent plus “présent.e”, lors de l’appel, mais tout simplement “oui”. Ceux qui ont gardé l’expression la prononcent avec qui de la défiance, qui de la fierté.

Ils demandent moins souvent en quelle couleur écrire. Et tracent aussi leurs traits moins droit. Elles participent un peu moins souvent à l’oral. Et posent des questions de plus en plus pertinentes.

Comme tous les ans, sans que je m’en rende compte, ils grandissent, parfois brutalement. Et même le masque ne peut dissimuler les gestes qui se confirment ou s’alourdissent, les voix qui, déjà changent de timbre.

Les sixièmes Canarticho vivent la fin de leur groupe. Des lettres ont été envoyées, ils aimeraient, ai-je entendu dans les couloirs, “garder la même classe”. Les mêmes profs, les mêmes matières, aux mêmes heures. Et si, en fait, on continuait sans rien changer ?

Toutes et tous vont encore devoir affronter des mutations. Mais quand, dans quinze jours, je leur dirais au revoir, je partirai serein, pour la quasi-totalité d’entre eux. C’est rare.

Et précieux.

Dimanche 13 juin

Et le dimanche, on s’évade.

Comme tous les étés, je ressortirai ma 3DS de son placard (c’est une blague, elle n’a jamais été remisée au placard), pour jouer à Devil Survivor, dans sa version améliorée, Devil Survivor Overclocked.

Mélange de RPG (jeu de rôle) japonais et de jeu de stratégie, Devil Survivor est, j’ignore pourquoi, mon jeu de vacances. Peut-être du fait de cette chaleur étouffante, qui semble en émaner.

Car c’est l’été, à Tokyo. Les insectes chantent à travers les haut-parleurs de la consoles et un groupe de jeunes gens termine une virée shopping. Et brutalement, tout va s’écrouler. Les communications se coupent, les catastrophes se succèdent et la capitale est placée sous confinement militaire. C’est alors que les démons apparaissent. Démons que, par un concours de circonstances tordues dont le RPG a le secret, nos héros, jeunes et moins jeunes, vont apprendre à soumettre pour survivre à cette apocalypse urbaine.

Il se dégage de cette errance à travers la cité un charme fou. Le jeu, pourtant, est d’une simplicité qui peut presque rebuter. Des personnages accompagnés de deux démons, que l’on déplace chacun leur tour sur une grille, et qui, lorsqu’ils entrent en contact avec un adversaire, provoquent un combat au tour par tour. Comme dans tous les jeux de la licence Shin Megami Tensei, dont il est un dérivé (comme les Persona, notamment), il est possible de fusionner deux démons pour en obtenir un plus puissant, d’acquérir des capacités qui renforcent les protagonistes…

Au-delà du système de combat, l’histoire, déclenchée et modifiée par les quartiers que l’on explore tout au long des sept jours dont on dispose, a un surcroît d’âme par rapport aux habituels poncifs du genre. Le sentiment d’urgence, et de désespoir grandissant de cette poignée de personnages hétéroclites, réunis par nécessité, est parfaitement rendu, sans excès ni légèreté mal venue.

Devil Survivor Overclocked est une expérience intense, suffisamment captivante pour tenir en haleine jusqu’au bout, assez brève pour ne pas lasser. Et année après année, je retourne dans la fournaise de Tokyo l’été, tendre la main aux survivants.

(par contre comme souvent, carton rouge à la représentation de l’héroïne principale, notamment au début).

Samedi 12 juin

Ma boîte mail a rarement reçu autant de mail cette année qu’en ce moment. Aucun ne me concerne directement : il s’agit de la préparation de l’année prochaine. Les principaux et proviseurs d’établissements dans lesquels j’ai exercé demandent aux enseignants “en poste fixe” leurs préférences pour l’année prochaine : travailler de préférence sur des créneaux de deux heures, avec des collègues pour participer à tel projet, sur tel niveau…

J’observe tout cela, cette année un peu extérieur : changer d’académie m’a fait redémarrer en bas de l’échelle des “privilèges” des enseignants (si on peut considérer que savoir quarante-huit heures à l’avance où l’on va enseigner comme un privilège.) Je savais que c’était la règle, et c’est pourtant assez étrange de terminer cette année un peu à l’écart de ce qui fait, habituellement, une fin de période.

“Vous êtes professeur au même titre que notre prof de français ? m’a demandé une élève de seconde l’autre jour.
– Je vais essayer de ne pas prendre ça comme une évaluation désastreuse des cours que je vous ai donnés.
– Naaaaaan ! C’est juste, vous pourriez être dans une classe à temps plein ? Vous n’êtes pas là uniquement pour remplacer ?”

Cette conversation, des milliers de TZR ont dû l’avoir, et l’auront encore. Il y a quelques années, elle m’aurait probablement blessé. Désormais, je la prends comme une partie du jeu.

Et accepte, pour l’instant, la légèreté.

Vendredi 11 juin

Dernière évaluation notée de l’année rendu aux sixièmes Canarticho. Et comme à chaque fois que j’ai rendu les devoirs, il y a eu

– Cette élève qui n’y croit pas, et saute littéralement sur sa chaise : “Mais monsieur, ce 18, c’est pas moi ! J’ai jamais eu ça, moi !”

– Celui qui remercie à peu près toute la galaxie en agitant les mains.

– Celui qui fait la tête. Ben oui il avait pas révisé, mais quand même !

– Celle qui devient toute blanche. Elle a lu les questions trop vite, elle a répondu à côté, même quand on lui a demandé de se relire.

– Celui qui demande déjà quand aura lieu le prochain devoir.
“Il n’y en n’aura plus Horatio, c’était le dernier.
– Mais promis le prochain je révise beaucoup beaucoup !”

– Celle qui récupère sagement sa copie, la range et reste attentive à la correction. Elle aura fait la course en tête toute l’année, sans jamais donner l’impression que c’était difficile ou trop aisé.

– Celle qui calcule déjà quelle récompense elle va pouvoir monnayer avec ce résultat.

De formation en formation, on ne cesse de me vanter l’importance la motivation intrinsèque. L’idée que l’envie d’apprendre doit venir de l’élève, et pas d’un élément extérieur. Et au fil du temps, je suis parfois parvenu à mobiliser des classes autour de cette idée. Mais même dans ces groupes, la remise des copies reste toujours un moment d’émotion puissante. Limite déstabilisante. Peu importe que je les fasse distribuer rapidement ou que je les rende dans un silence solennel. Peu importe que ce soit dans un collège de région parisienne, de campagne bretonne ou de banlieue sarthoise.

Cette année encore, la puissance des notes reste grande.

Jeudi 10 juin

Sur Twitter, plusieurs collègues évoquaient ce matin les enseignants nouvellement arrivés dans le métier. Il y a un an ou deux.

Ces enseignants pour qui les élèves sont, la plupart du temps, des regards surmontant un masque collé au visage, glissant en permanence, un masque qu’il faut changer en catastrophe, un masque “on le remet au-dessus du nez, même s’il faut chaud.”

Ces enseignants qui, en plus de cours à préparer, de formations à suivre et de visites à anticiper, ont dû apprendre les arcanes de protocoles sanitaires changeant au gré d’interventions télé de nos dirigeants. Qui ont distribuer le gel hydroalcoolique à l’entrée des cours, calmer les angoisses des élèves, le scepticisme des parents, ou l’inverse.

Ces enseignants pour qui “le distanciel” n’est pas une modalité incongrue d’enseignement qui nous est tombée dessus comme un piano sur le frère d’Eddy Valiant (si tu as moins de trente ans, tu n’auras pas la réf et ça n’est pas grave), mais quasiment la moitié de leur vie professionnelle.

Et en effet, vous méritez plus qu’une simple évocation, vous méritez plus qu’un hommage. La réalité a envers vous une dette ressemblant à celle qui menace mon compte bancaire lorsque Steam est en période de soldes.

Vous méritez de connaître, enfin, une rentrée normale, et sans l’angoisse permanente d’éventuels cas contacts, sans la nécessité de s’adapter, groupes, demi-groupes, salles fixes et désinfection. De tout cœur, j’espère qu’on en prend le chemin et que l’un des effets de la vaccination à grande échelle, sera que vous connaîtrez les avatars de tous les néo-titulaires. Bien sûr que ce ne sera pas forcément des lendemains qui chantent. Que les galères professionnelles naviguent parfaitement sur les flots d’une situation sanitaire mondiale correcte.

Mais que cette charge mentale se dissipe, que les efforts que vous avez fournis puissent enfin se déployer dans vos classes. Les mômes qui montent plus ou moins bien rangés, les heures improvisées au CDI, les voyages scolaires, les passages de vidéos où les gamins s’agglutinent au meilleures places… Tous ces trucs là. Je vous les souhaite très fort.

Bienvenue dans le métier les collègues. Prenez soin de vous.

Mercredi 9 juin

Je suis sorti du lycée Hoshido plus discrètement que d’aucun de mes autres bahuts. Un retour par l’intendance pour déposer ma clé, celle qui permet d’ouvrir d’immense portes de bois, quelques phrases échangées avec la collègue que j’avais commencé par remplacer, sur la fin d’une année fatigante, et c’est tout.

Les élèves sont partis en me souhaitant bonnes vacances, les premières tout aussi détendus que les secondes, à quelques jours de leur bac de français. C’est tant mieux.

Au-dehors il fait beau, et de lycéens discutent en fumant. L’histoire que j’avais commencée à me raconter sur Monsieur Samovar prof de lycée se dissipe en volutes. Elle n’a pas eu le temps de se matérialiser, elle sera restée une silhouette. C’est tant mieux aussi.

Que me restera-t-il de ce grand bahut et des quelques visages que j’aurais à peine commencé à cerner ? Déjà une bien meilleure connaissance de la négation et des subordonnées, que j’ai dû m’injecter en catastrophe pour assurer des cours un minimum digne de ce nom. Des lectures effectuées à toute vitesse. Et puis cette peur, enfin conjurée, d’être incapable de faire cours à des grands. Arrivée sur l’un des derniers vers étudié avec les secondes :

“Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvée, ou perdue.”

Ouais. C’était chouette.

Mardi 8 juin

Il a fallu que les potes de Flo lui courent après pour me le ramener. Pourtant, il n’est pas du genre à fuir, même quand c’est pour se faire engueuler parce qu’il a écrit des bêtises sur la gomme d’Erik.

Mais là, Flo est devant moi, de grosses larmes lui roulant sur les joues. Flo est là parce qu’après qu’il ait lu un passage d’un fabliau, Keren a levé la main.

“Je sais que Flo il a des problèmes en français, mais il faut vraiment qu’il lise plus fort.”

“Je lui avais dit en secret ! Maintenant, tout le monde va savoir.”

J’hésite à lui répondre que tout le monde sait probablement. La dyslexie de Flo est suffisamment forte pour nécessiter une prise en charge particulière et, à n’en pas douter, être notée par les élèves, toujours à l’affût. Flo oppose une résistance terrible à toute tentative d’aménagement. Il refuse les évaluations aménagées, le temps supplémentaire… Je l’observe régulièrement. L’énergie qu’il déploie pour masquer cet aspect de sa vie d’élève est proprement hallucinante.

“Flo. Je suis désolé, mais il faut qu’on en parle à nouveau. Qu’est-ce qui vous fait peur à ce point ?”

Il me regarde à travers son visage pour une fois tout crispé. Sa coiffure habituellement impeccable est en vrac, son haut plus très bien ajusté.

“Je… Enfin je… Je veux pas être.”

Et puis il se tait. Il a un mouvement rapide vers l’endroit de la classe où, habituellement, sont rassemblés les élèves ULIS et leur AESH.

“Non, je suis hyper méchant en fait.”

Et voilà. Flo ne veut pas faire partie de ceux qui, malgré toute l’inclusion du monde, seront toujours à part. Flo le rayonnant, qui a déjà une copine, Flo le solaire refuse absolument l’ombre. Faire partie du groupe dont on sait qu’ils n’ont pas la même scolarité, et qui, à cet âge où le besoin d’appartenir au plus grand nombre est terrifiant, constituent un groupe marginal. Et Flo s’en veut de penser comme ça.

Et moi je me retrouve, comme souvent, comme un nul.

“Vous ne pouvez pas rester comme ça, Flo. Vous avez mal, et personne ne veut vous laisser comme ça. Vous en parlez, parfois, à vos parents ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que je pleurerais, et je veux pas qu’ils me voient comme ça.
– Ils se moqueraient de vous ?
– Ben non mais juste… Enfin c’est la honte.”

Les petites épaules de Flo ploient sous une charge que je ne pensais pas possible pour un gamin de sixième. Nous discutons, longuement. Je lui parle un peu de son prof de français quand il était élève. De ce qu’il a vécu, même si c’était moins compliqué. Il finit par accepter que j’en parle à sa famille. Mais surtout, il ne veut pas être là.

Je le vois descendre les escaliers en espérant que ce ne soit pas trop tard. Qu’on puisse encore dénouer cette terreur avant qu’elle ne s’enkyste définitivement. Et de me demander ce qui fait pousser ces épouvantables fruits dans le ventre d’enfants de douze ans.

Lundi 7 juin

Avant-dernière journée de mon double remplacement lycée / collège. Je retrouve les premières dans un état d’agitation semblable aux sixièmes Akwakwak, ceux dont j’ai été prof principal deux trimestres, au début de l’année. Ils ont des milliards de questions mais leur nervosité, mélange d’angoisse du bac et d’envie que l’année se termine, ne leur permet pas de se concentrer les douze secondes nécessaires pour obtenir la réponse. (je mens : au lycée, le temps semble se contracter de façon DoctorWhoEsque, à tel point que mes cours me font un peu l’effet de : “Bon, maintenant que j’ai fini l’appel je… eh bien à demain.”)

Je tente donc de les rassurer quand au fait qu’ils se rappellent parfaitement de ce que nous avons vu sur les propositions subordonnées, que oui, la voix passive c’est bien le “truc avec la souris qui mange le chat” (Jean-Michel Apeuprès es-tu là), et en distribuant des corpus de lectures cursives à en déforester trois fois l’Amazonie.
Une fois ma voix soir d’hiver sur la banquise prise deux ou trois fois, ils finissent par s’apaiser et nous arrivons à faire cours correctement.

Finalement, cette première sera un rendez-vous manqué, mais trop bref pour que j’en ai de véritables regrets. Je commence à distinguer quelques regards derrières les masques. Des dos qui se redressent, de très légères plaisanteries qui fusent. Mais après-demain, ce sera terminé. Sort banal, habituel, de TZR. Profite de cette heure trente qui reste, donne-leur quelques outils et de bons souvenirs. Pour le moment, tu ne peux pas espérer mieux.

Et c’est bien comme ça.

Dimanche 6 juin

Et le dimanche, on s’évade !

Dans la famille des albums qui me donnent la patate en fin de week-end…

Samedi 5 juin

Coup de téléphone de la collègue que je remplace. Elle aimerait savoir si tout se passe bien, si les premières sont fin prêts pour le bac de français (non) et si les secondes ne m’ont pas encore dévoré tout cru (non plus). Je passe donc un certain temps à la rassurer et à confirmer que non, ce n’est pas ma première année dans l’enseignement, malgré ma voix de jouvenceau. (J’ai le physique d’un homme de 38 ans et la voix d’un mec de 21 apparemment, et ça fait désordre).

“Par contre, finis-je par ajouter, c’est vrai qu’il est difficile de les faire participer au cours.
– On leur demande beaucoup de moins intervenir, en début d’année, avoue la collègue. Le programme est tellement pléthorique, et ils viennent du collège en commentant à tort et à travers…”

Et encore une fois, on retombe sur l’un de ces fabuleux paradoxes dont seule l’Éducation Nationale a le secret : si nous passons quatre années à chanter sur tous les tons aux mômes de collège qu’il FAUT lever la main, qu’il FAUT essayer de participer, même quitte à faire des erreurs, il semblerait qu’au lycée, cette modalité de fonctionnement ne soit plus vraiment recommandée (je parle bien sûr d’une expérience unique et personnelle). En changeant de décor, on demandera aussi aux élèves de changer d’attitude et d’apprendre à la fermer. Donc oui, forcément, le toto qui arrive de son cours de sixième au mois de juin et leur demande de se lancer dans des hypothèse parce que, trololol, c’est tellement fun le monologue de Phèdre, ça doit faire désordre.
Ce cours remplacement au lycée m’aura permis d’exorciser ma frousse d’enseigner à des élèves ayant passé le brevet… mais il a posé nettement plus de questions qu’il n’a donné de réponses…