Lundi 6 septembre

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Bon. À un moment ça va bien de lanterner, de s’imaginer des scénarios, d’explorer un lycée vide, mais il faut y aller. Par exemple un lundi 6 septembre. Premier vrai jour de cours.

Du fait d’embouteillages persistants, j’arrive à 7h50 au lycée. Les cours commençant à 8h15, cela correspond sur mon fuseau horaire personnel à un retard épouvantable, je n’ai donc pas encore posé le pied dans le bahut que je suis déjà transpirant, tremblant, balbutiant des incongruités, un vrai film de David Lynch à lui tout seul, le Samovar.

Je tente de me recomposer une tête à peu près crédible – vaste défi – tandis qu’entrent les Secondes Azumarill. Et là, c’est comme à chaque début de course à pieds. Une première foulée, bonjour, une deuxième, asseyez-vous, une troisième, bienvenue. Tu ne pensais pas que tu en étais capable, ton esprit raidi et terrifié. Et c’est ton corps, ton corps, toujours, qui se lance, qui fait les premiers gestes, sans crainte. Et la tête suit. Une petite présentation, quelques questions. Je tente de capter leurs regards. La plus grande partie a dans les yeux cette espèce de circonspection un peu tétanisée de n’importe quel élève découvrant un prof en début d’année. Le grand processus d’observation a commencé et je sais parfaitement que le moindre geste LE MOINDRE GESTE (oui, comme ce marqueur que tu viens de faire tomber, bravo) va être scanné, analysé, et contribuer à déterminer le comportement que les élèves auront par rapport à toi en ce début d’année.
C’est donc avec la décontraction d’un lapereau dans la cage d’un boa constrictor que j’entame le premier cours. Et mon sens de prof vétéran – à moins qu’il ne s’agisse de mon indécrottable naïveté – se détend : le courant passe. Quelques-uns osent participer, quelques questions et remarques structurent l’espace, il y a des sourires et beaucoup d’attention. Un premier cours doux et serein. Bien sûr, un premier cours, ça n’est pas grand-chose, quel que soit le bilan. Mais ça donne confiance.

Confiance qui se prend, comme de juste, un gigantesque coup de pelle à l’heure suivante, avec les secondes Volcanion. Qui annoncent tout de suite la couleur en tentant de changer le plan de classe demandé par leur professeur principal et me forcent à moduler délicatement ma voix genre chanteur de trash metal tandis que je fais l’appel. J’applique donc l’ancestrale technique qui ne m’a jamais trahie dans la gestion de classe : je boude. Avec beaucoup de conviction. Jusqu’à ce que de petites voix présentent leurs excuses et me demandent de continuer.
Le reste de la séance sera à l’avenant : je reste constamment sur le qui-vive pour éviter les rires et les gestes de la main vers les portables. Je retrouve les réflexes de gestion de classe de la quatrième Akwakwak, les anciens se rappellent… Autant dire que l’utopie du prof de lycée plantant les graines du savoir devant un parterre d’angelots captivés se prend du plomb de douze dans l’aile et finit en chute libre au-dessus d’un lac rempli de crocodiles. Mais c’est le jeu. Et l’occasion de ne pas laisser rouiller les compétences assimilées durant six ans à Ylisse.

Immense pause de midi avant de retrouver les mêmes élèves. Je découvre les collègues, rencontre avant certains, conversations avec d’autres, déjà familiers. On parle de New York et de la Vendée, de ragondins, de pâté et de la beauté de notre relation au texte.

Ce sont comme des racines qui commencent à s’ancrer dans le sol. Des racines de remplaçant : s’attacher le plus possible pour repartir encore plus solide. Mais pour l’instant, ne pense pas au départ. Pour l’instant, profite du début de l’histoire. C’est souvent le plus beau.

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