Mercredi 15 septembre

“Faites-moi confiance.”

Je n’ai jamais encore utilisé cet impératif face à des élèves. Je suppose qu’il y a un début à tout et ce début, ça a été face aux Premières Tritox. Nous étudions la méthode de la très redoutée explication linéaire, épreuve majeure du bac. Les élèves donnent des signes d’affolement ; signes tous relatifs quand on a enseigné au collège, où l’incompréhension se traduit par des cris, des protestation ou des bouderies. Là, ce sont plutôt des regards appuyés, des “vous êtes sûr ?” et quelques chuchotements. Et au bout d’un moment ça m’agace. Ça aussi c’est nouveau. Habituellement, les tétrachiées d’insécurité que je trimballe m’amènent à douter de ma préparation de cours. Peut-être ai-je laissé passer un détail, mal exposé les objectifs, omis un élément déterminant.

Pas cette fois-ci.

Cette méthode, j’ai planché dessus durant toutes les vacances, et même un peu avant. Je me suis entraîné devant un collègue, j’ai relu je ne sais combien de fois mes notes.
Et pourtant ils doutent. Peut-être n’est-ce pas un problème d’explication. Peut-être est-ce juste…

“Faites-moi confiance.”

Je n’ai pas spécialement mis d’affect dans ma voix. Je n’ai pas accompagné cette phrase des interminables discours dont je peux être coutumier. Mais quelque chose se détend dans la classe. J’inspire. Je suis le prof et je sais. Pendant des années, j’ai fuit ce rôle. J’étais celui qui accompagnait les mômes, qui leur passait les outils. Je leur facilitais le passage, je leur racontais l’histoire qui leur convenait. J’étais toujours, quelque part, un peu des leurs. Quatorze ans plus tard, je n’ai pas le choix. Ils n’ont pas à avoir peur, pas à douter : je suis celui qui sait.

C’est désagréable. C’est désagréable parce que, s’ils me suivent et se plantent, je serai le seul responsable de leur échec. Mais si je veux leur faire acquérir cette foutue méthode, il n’y a pas vraiment le choix. Je me rends compte, en l’écrivant, à quel point cet épisode apparaîtra, pour nombre de collègues, d’une banalité confondante. Mais comme certains élèves évitent, des années durant, de se confronter à certaines difficultés, j’ai fui celle qui consistait à me placer comme étant l’expert. Mais face à des jeunes gens de dix-sept ans, il faut parfois prendre ses responsabilités.

Faites-moi confiance. C’est un sacré saut dans le vide. Un autre.

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