Mercredi 29 septembre

Il y a dans La machine infernale ce deuxième acte très étrange, dans lequel le sphinx discute avec un Anubis catapulté là parce qu’il faut bien un dieu de la mort. Deux figures imaginaires discutant, justement, de leur statut de figures imaginaires.
“Le deuxième acte ou, Je ne sais pas ce que Cocteau fumait, mais c’était de la bonne.”
Les secondes rigolent. Je crois que c’est l’une des différences qui m’impressionne le plus, avec le collège. La quasi-totalité des élèves accepte de ne pas comprendre tout de suite. Il n’y a pas, ou presque plus, de révolte et de bouderies. Ils accordent le bénéfice du doute à leur prof. Acceptent qu’elle ou il leur donne les clés qui leur permettra d’avancer dans leur lecture.
Bizarrement, je n’en mène pas large, face à cette confiance. Au collège, je savais faire. Les séduire avec une activité originale, et voir leur défiance s’écrouler, quand il s’apercevait que les mots avaient un sens, quand je taillais sur mesure, pour chacun d’entre eux, un travail qui leur permettrait d’entrer dans la lecture.
Au lycée, mes explications ont intérêt à tenir la route. À être solides, référencés, et cohérentes. Je ne peux pas me contenter de me balader avec eux le long du chemin, je dois avoir minutieusement balisé ce chemin, quitte à m’en écarter au gré de leurs interventions. Et cette discussion méta-théâtrale entre un dieu égyptien et une monstresse grecque se montre éminemment retorse. Parce qu’il s’agit de faire entrer les élèves dans cette idée que oui, faire péter la cohérence en petits morceaux, briser l’illusion théâtrale, abandonner pour un moment l’idée de sens, en bref montrer au spectateur les rouages de la machine, c’est passionnant.
“On enseigne une drôle de matière.” Les propos de B., une collègue expérimentée, me reviennent en mémoire. Dans quels étranges méandres de la pensée suis-je en train de les perdre ? Combien me suivront ? Je m’astreins à faire taire mes démons. Je dessine un itinéraire dans ce chaos d’images poétiques et de phrases morcelées. Souvenirs de F., une autre collègue, que j’admire immensément : “toujours montrer aux élèves que les différents éléments convergent.”
“En fait, le sphinx et Anubis, ils existent parce que les gens croient en eux.”
Laszlo me coupe dans mon explication et me regarde avec de grands yeux, avant de bafouiller des excuses.
“Désolé. Ça m’est venu comme ça.”
Je respire. Les secondes hochent la tête. Et on termine l’heure en parlant de Stanley’s parable, le jeu dans lequel, là aussi, on s’amuse à briser l’illusion.
Les faire circuler dans les méandres d’une drôle de matière. Une matière qu’ils manipulent et qu’ils sculptent. Pour y inscrire leur pensée, leur intelligence.
Ma matière.