Vendredi 1er octobre

Chers élèves,
Si vous saviez comme je mens. Tout le temps, en permanence. Comme durant cette dernière activité, que vous avez tellement aimée. Bon, déjà cette activité n’est pas de moi, comme je vous l’avais annoncé, elle est l’œuvre de quelqu’un que j’admire très fort. Et qui m’impressionne tellement que j’étais limite en train de mettre en place des tentatives d’évasions de la salle B002 tandis que je vous distribuais le boulot.
L’activité, comme vous l’avez découvert, consistait à réécrire la rencontre d’Œdipe et du sphinx, mais uniquement en employant des phrases issues de six autres textes que je vous avais soumis. Vous auriez vu vos têtes, quand je vous ai donné les consignes. “On va jamais y arriver.” “C’est beaucoup trop compliqué.” “Les textes ils sont chelous monsieur.”
Et donc, comme souvent, j’ai bluffé. Expliqué que ça allait bien se passer, qu’il n’y avait aucune crainte à avoir. Après tout, oui ces textes sont chelous. Mais si on se penche un peu dessus, est-ce qu’il n’y a pas des choses à y trouver ? Ah oui, cet extrait de Mouawad ? Oui, les phrases sont dans le désordre. Mais regardez. Là, là et là. Il n’y a pas des indices, de petits cailloux blancs qui pourraient vous guider ?
J’ai affecté la certitude, la maîtrise. Alors que, de certitude, je n’en n’avais qu’une, celle que vous alliez torcher ça histoire de limiter la casse, et passer à autre chose. Et puis petit à petit, il s’est passé quelque chose. Je vous ai vu vous emparer des textes. Commencer à jouer avec, à sortir de l’histoire telle qu’elle est racontée pour commencer à raconter la votre, avec les mots des autres. Ce n’est pas que je ne vous en croyais pas capable. Je me pensais juste incapable de vous transmettre l’enthousiasme que j’ai ressenti quand j’ai découvert ce boulot, entre une bière et une partie de Wakfu.
Vous allez encore dire que je pars dans mes délires, mais c’est souvent ça, le boulot de prof : apporter le travail qu’on a préparé, sans jamais aucune certitude. Parce que c’est la première fois, parce que travailler avec un groupe d’adolescents, c’est toujours fugace. Et parfois, le miracle advient et vous nous donnez confiance en notre boulot. Bien sûr on le dira rarement. Parce qu’on est censé vous apporter un minimum de stabilité. De certitudes. Et pas déverser nos névroses dans vos cervelles qui ont déjà fort à faire.
Vous avez marché avec la sphinx durant une heure, et c’était merveilleux. Merci pour ça.