Mercredi 6 octobre

Note liminaire : ce billet me vaudra probablement des montagnes de protestations. Il est le reflet d’une pensée en cours de route, que je traduis histoire d’en garder une trace et de progresser à ce sujet. J’accueille le débat et la contradiction avec joie, l’insulte avec une batte de baseball. Bisous !

Très régulièrement, les médias mettent en lumière une enseignante ou un enseignant portant une pédagogie qualifiée de novatrice, et s’étant fait connaître pour un bouquin, une participation à un concours international ou que sais-je encore. Et invariablement, la réaction des réseaux sociaux est la même : moqueries et indignation du côté enseignant dans sa globalité, admiration et incitation à l’imiter du côté des politiques. C’est le cas, notamment, de Juline Anquetin-Rault, récente participante au Global Teacher Price, et faisant partie des cinquante finalistes.

L’article de 76actu relatant son parcours a fait pas mal de bruit dans le Landerneau éducatif, et je suis donc allé y mettre le nez. Mon instinct a été de brocarder cette collègue, tant j’ai éprouvé de la répulsion devant ce que j’ai lu. Mais en ce moment j’essaye – ne me demandez pas pourquoi, ce serait trop long – d’analyser les raisons de mes premières impressions. Et me suis donc posé la question : pourquoi ce violent rejet à l’égard des éducateurices présenté⋅es comme le futur de l’éducation au grand public ? Je précise une bonne fois pour toute que je ne parle ici qu’en mon nom, et absolument en celui de mes collègues.

Après tout, il pourrait sembler cohérent que je m’intéresse un minimum à des méthodes qui fonctionnent. Mieux, que je souhaite les appliquer. Or, dès que je vois un titre de ce genre passer, je sens mes intérieurs se tordre façon nœud marin par grand vent. Et si je pars du plus viscéral, je pense que oui, il y a d’abord une première vague de jalousie. Parce que je ressors d’une journée où tout ne s’est pas idéalement passé. Parce que je n’arrive pas à faire avancer Laya dans l’analyse des textes, parce qu’une classe m’a bolossé pendant une heure. Et l’idée du prof idéal me renvoie à mes insécurités. C’est un fait, et il serait malhonnête de le nier.
Ce malaise est d’autant plus désagréable qu’il fait écho à la mauvaise image dont souffre ma profession : on entend pis que pendre sur les enseignants, feignasses, surpayés et toujours en vacances et quelques élus sont portés aux nues. Et il y a quelque chose, là encore de très instinctif qui me tourmente : au fond, ces reproches ne sont-ils pas fondés ? Ne devrais-je pas bosser davantage plutôt que d’écrire un billet en ce moment ?

Mais très souvent, cette insécurité se mêle de déception. Parce qu’en lisant ces articles, j’ai toujours l’impression de lire un publireportage : je pense, notamment, à Céline Alvarez, très à la mode il y a quelques années, et qui vantait une méthode soi-disant révolutionnaire. Mais hormis quelques éléments de communication, on a surtout entendu parler de son bouquin, jusqu’à en placarder des affiches sur la ligne 6 du métro. Et c’est là qu’on touche à quelque chose d’essentiel, à mon sens : peut-être ces supers profs sont-ils si bien accueillis parce qu’il permette de convertir l’éducation en un produit.
La méthode untel, fonctionnant selon tel process, permettra de donner tel résultat. Et si ça n’est pas le cas, c’est que son exécutant est en faute. J’ai un peu tiqué, lorsque j’ai vu que les moqueries à l’égard de Juline Anquetin-Rault se fondaient beaucoup sur les quelques anecdotes rapportées par l’article, et notamment une carte de géographie en polystyrène. Bien entendu, dis comme ça, ça fait débile, mais la journaliste n’allait pas se lancer dans des considérations techniques. Mais cet exemple me semble aussi maladroit : il contribue à présenter les méthodes pédagogiques comme un ensemble de “trucs”, de tâches mises bout à bout et qui constitueraient, encore une fois, une mécanique. Sans compter que, bien souvent, on apprend ensuite que les méthodes montées en épingle ont bénéficié de soutiens non négligeables de la part de ministères ou des collectivités, quand on rame pour avoir assez de chaises par salle dans le bâtiment B.

C’est peut-être là l’insupportable, pour les profs comme pour les parents, ou les élèves : l’éducation est un foutoir monstre. On a voulu – à mon avis à raison, même si je sais que cette opinion me vaudra pas mal de goudron et de plumes – que l’enseignement se fasse au sein de l’éducation nationale, et non plus l’instruction publique. Et de fait, on a énormément complexifié la chose. “S’il existait une méthode qui fonctionnait à tout coup, on l’enseignerait.” doit être la phrase que je répète le plus souvent quand je parle avec des stagiaires. D’où mon agacement. Il existe des milliers d’enseignants qui se décarcassent loin de la lumière des médias pour mettre en place des méthodes qui fonctionneront à merveille une année, dans une classe. Qui sauveront des élèves. Mais il ne s’agit pas d’actions médiatiquement sexy. Il ne s’agit pas d’objets cohérents, que l’on peut résumer dans un article de presse.

En réfléchissant cet après-midi, je rigolais, et me demandait si les cuisiniers grincent des dents quand on leur parle de Top Chef. Partent dans de grandes tirades, expliquant qu’eux aussi, avec le matos et le temps, ils pourraient en faire autant.

Je reste insatisfait du point où j’en suis arrivé. Parce qu’une fois tout cela dit, je m’imagine un scénario : quelqu’un vient me trouver avec cette fameuse méthode miracle. Un procédé magique, qui fonctionne à tout coup, pour toutes les classes. Accepterais-je de l’appliquer, invariablement et sans me poser de questions ?

La fonction d’enseignant-chercheur existe, dans le milieu universitaire. Mais j’ai tendance à penser que nous le sommes tous un peu, dans ce boulot.

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