Vendredi 8 octobre

Trente-cinq élèves, dans une classe, c’est beaucoup. Trente-cinq élèves masqués, dans un nouveau bahut, quand tu viens du collège, c’est énorme. Habituellement, après un mois, je connais presque tous mes élèves, privilège du prof de français.
Là, c’est encore fort brumeux, notamment pour les élèves de Première Vulcanion, que je ne vois que trois heures par semaine. Ne pas connaître les noms d’élèves, ça désavantage, pour plein de raison. D’abord par fierté : je déteste être le prof qui passe son temps à redemander aux élèves de sortir leurs pancartes de début d’année, ou qui répète en permanence “Vous… Oui, c’est quoi votre nom, déjà ?” Et puis – mais ça je préfère me faire manger tout cru par un inspecteur plutôt que de l’avouer – c’est la honte pour moi, que les élèves se rendent compte que je ne les connais pas encore. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai la sensation que cette incapacité à mémoriser leurs prénoms porte atteinte à la relation que j’essaye de développer avec eux.
Du coup je triche. Par exemple en jetant un coup d’œil sur le trombinoscope, toujours ouvert, mais qui n’aide pas toujours : je ne suis pas physionomiste, et voir les mômes sans masque me perturbe.
Bien entendu, il y a des élèves que l’on repère tout de suite. Ceux qui participent, ceux avec qui on va avoir une conversation poussée, qu’elle soit agréable ou tendue, ceux qui ont un signe distinctif et… ceux qui ont des problèmes, quels qu’ils soient. Et ça me chagrine un peu.
Le premier prénom que j’ai fixé est celui de cette élève faisant très régulièrement des malaises en classe, que les médecins n’arrivent pas à identifier ou à soigner. Le second, le garçon en phobie scolaire, aux absences de plus en plus longues et fréquentes. Le troisième, celui du gamin qui risque une exclusion.
Et même si c’est idiot, je ressens un léger inconfort, à me dire que je retiens ces élèves par des trucs qu’ils préféreraient probablement passer sous silence. Et que, quand je serai parti d’ici un mois et demi, c’est sans doute ça qui me restera d’eux. C’est un paradoxe avec lequel je continue à lutter, en tant que prof : tenter de comprendre chaque élève dans sa complexité. Mais, en avoir tellement en charge.