Lundi 11 octobre

Cher Léo,
Aujourd’hui, tout a été harmonie. Tu trouveras ça peut-être grandiloquent – et étrange que je te tutoie, alors que je voussoie tout mes élèves, toi y compris – mais je ne pourrai pas le dire autrement. Aujourd’hui, j’ai été, du début à la fin de la journée, le prof que je tente d’être, année après année.
Cette idée de commencer par vous raconter le conte du roi, de la princesse, du prince et du taureau m’est venue dans la voiture. Je ne sais pas pourquoi, mais cette pièce un brin puérile me semblait compléter comme il fallait cette aride leçon sur le commentaire composé. Et, pour une fois, mon intuition a visé juste. Ta classe de seconde et l’autre ont été réceptives. Partir de cette petite histoire, expliquer que oui, oui lire et interpréter c’est difficile, même quand tu es adulte, même quand tu es prof de français, c’était la clé. À partir de là, vous aviez l’air rassuré. En confiance.
Vous m’avez suivi dans mon analogie entre interpréter un texte et interpréter une partition. Avez eu l’air d’accepter que les exercices auxquels nous nous sommes livrés, ce sont les gammes qui nous feront entrer dans la musique secrète du texte. Vous avez accompagné Fabrice Del Dongo dans son périple à Waterloo, et, pour la première fois, j’ai eu l’impression d’avoir le temps de vous accompagner, tous, tandis que vous cherchiez à créer votre lecture du texte. Pour la première fois depuis que j’enseigne au lycée, toutes les portes que j’ai ouvertes ont réussi à vous mener vers le but que je visais. Ça te semblera sans doute étrange, mais pour un prof, il y a peu de chose aussi émouvantes.
Peu de choses. Comme voir Idris, Idris présent un cours sur six, t’accompagner jusqu’au bureau pour que tu me parles de ton genre. C’est la première fois que ça m’arrive. Et pour ça, je dois te remercier. Pas de m’avoir “initié” à quoi que ce soit. Pas d’avoir rajouté une anecdote à mon chapeau. Mais de m’avoir accompagné dans ce moment, plus que tu ne peux l’imaginer. En me montrant ton soulagement, un soulagement profond, immense et sobre, à la fin de notre discussion. En m’empêchant, par tes mots simples, de sortir l’immense connerie que je me préparais à sortir “Oh ben dis donc, je m’en doutais un peu, quand même !” J’aurais eu du mal à me le pardonner. En me faisant, enfin, comprendre, à quel point il peut s’agir d’un moment simple et serein.
Bien entendu, je me doute pourquoi tu es venu m’en parler. Mais ce n’est pas important. À tel point qu’on ne l’a pas évoqué. Que, lorsque tu es parti, je t’ai rappelé que si tu ne me rapportes pas ton devoir maison demain, tu risques une sanction.
Ce n’était pas l’apogée de ma journée. C’en était le point d’orgue. Pour une fois, j’ai réagi comme j’imagine le Samovar idéal le faire.
Et je sais que ça ne veut rien dire. Demain, peut-être la journée sera-t-elle épouvantable. Peut-être sera-t-elle encore meilleure. En attendant, on avance, pas à pas. Et on grandit.