Samedi 23 octobre

Depuis le début de l’année, Julius a dû m’envoyer une dizaine de messages. Et me prendre pas mal de temps de récréation, notamment le jeudi, où nous en avons une entre les deux heures de cours de sa classe de première.
“Monsieur, vous pensez quoi de ce que j’ai écrit ?
– Je vais vous corriger votre copie, vous le saurez.
– Non, je veux dire au point de vue du style, de l’écriture.”
Julius fait partie d’une section de STMG, et pour la plupart des élèves, le français y est un obstacle pénible mais obligé, qu’il faut se coltiner pour le bac. Après pas mal de semaines laborieuses, ils commencent à voir la matière comme autre chose que des heures d’ennui sous la direction d’un prof tyrannique. Mais pour Julius c’est autre chose.
D’abord il y a son comportement. Il fait partie du groupe “des mecs”, la bande de six garçons qui, depuis le début de l’année, se comportait comme des collégiens, et qui m’a forcé à mettre la première Vulcanion en coupe réglée pour pouvoir bosser un peu avec eux. Ce qui est passé par la mise en place d’un plan de classe. Il a été le seul du groupe à ne pas émettre une protestation ou à ne pas chercher, les cours suivants, à m’arnaquer en s’asseyant ailleurs. Depuis, même s’il ne participe pas davantage, il n’adresse plus la parole à ses potes en cours.
Et puis, donc, il y a les récréations. C’est devenu un rituel. Julius met trois plombes à ranger ses affaires et, dès qu’il n’y a plus personne, vient me trouver pour me demander ce que je pense de son travail.
“Mais… Vous écrivez, en dehors des cours ?
– Écrire quoi ?
– Je ne sais pas. Des histoires, des articles ?
– Ben non. Pourquoi ?
– Vous avez l’air de bien aimer ça, et vous écrivez bien (c’est vrai). ”
Bien entendu, au cours suivant, Julius arrive avec plusieurs feuillets. Des compte-rendus de lecture.
“J’aime pas inventer des histoires. Mais rédiger des critiques, oui. Je ne sais pas si ça va vous intéresser.”
Toujours répondre oui, évidemment. Bien sûr que ça va m’intéresser. L’écriture est comme le regard de Julius. Limpide.
“Quel est votre projet d’orientation, Julius ?
– Je sais pas trop. Le… commerce.
– D’accord. Dans quel domaine ?”
Il hausse les épaules. J’ai le cœur qui se serre un peu. On n’est pas dans un film, je ne suis pas Robin Williams. En plus bientôt je ne serai plus là. Mais les mots si.
“En tout cas continuez à écrire. J’aime beaucoup, et je pense que ça pourrait intéresser d’autres personnes.”
Le temps qu’on discute de ses opinions sur Annie Ernaux et Voltaire, la sonnerie retentit. Il faut, déjà passer à autre chose.