Samedi 30 octobre

Lors de ma première année de professeur titulaire – qui ne s’était pas très bien passée, ambiance les élèves foutaient des ordures dans ma capuche – une collègue m’avait dit, à la réunion de début d’année : “De toutes façons il faut être un monstre de narcissisme pour être prof, qui d’autre veut avoir l’attention braqué sur lui tous les jours ?”

À ce jour, j’ignore si elle a raison. Mais le fait est que ce boulot met notre ego à rude épreuve. Ce n’est peut-être pas une question de narcissisme, mais plus d’avoir une prise extrêmement forte sur sa conscience de soi-même.

Comme je l’ai souvent écrit dans ce journal, je suis souvent rentré, et notamment en début de carrière, avec l’impression de m’être totalement fait briser en petit morceau. Et de me demander si j’étais cette personne. Incapable de me faire respecter, de formuler une phrase claire, de formuler une demande sans qu’un gamin se foute de ma gueule. Ces premières années m’ont tendues un sacré miroir déformant sous le nez. Et pourtant, j’y suis retourné. Je ne crois pas qu’il y ait là quelque chose d’héroïque. Mais, pour citer une énième fois un épisode de Doctor Who, peut-être mon ego était-il simplement plus cassable. Il s’émiettait tout les jours et se reconstituait le soir.

Bien entendu, ce n’est pas pour cela que je suis resté dans l’enseignement. J’ai eu la chance d’être pris en main par des collègues absolument exceptionnels.

Mais le fait est que, aujourd’hui encore, même lorsqu’une journée s’est très mal passée, j’ai la sensation de ressortir en tenant entre les mains des éclats du prof que j’aimerais être et qui, disparates, me renvoient un reflet grotesque. Et puis, après quelques heures, ils se réassemblent ; retrouvent leur place. Et quand je vois cette image recomposée, la tranquille certitude que tout ce qui vient de se passer n’était pas profondément moi refait surface.

Je m’imagine expliquer ça à des collègues. Et ensuite sortir de la salle des profs à reculons parce que tout le monde me regarderait avec beaucoup de compassion. Mais malgré tout, je pense qu’il y a là quelque chose d’important : réussir à ne jamais perdre de vue son centre irréductible. C’est aussi ça qui fait qu’on tient.

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