Vendredi 5 novembre

Je ne sais pas si c’est le changement de saison, le hasard des réseaux ou les rêves lucides du grand Cthulhu, mais je trouve les gens particulièrement énervés en ce moment.

Et donc, ça c’est pas mal chamaillé, dernièrement, sur twitter (votre fournisseur quotidien de polémiques poisseuses) sur la pertinence d’apprendre “par cœur”. Je ne me pencherai pas sur l’anecdote, qui a été amplement débattue, avec un stock de mauvaise foi qui pourrait servir d’énergie alternative.

Juste sur ce “par cœur”. Qui fait peur et agite tant de spectres. Encore une fois, je pense que beaucoup d’intervenants ont réagi avec leur “élève blessé” : ces expériences que nous avons vécues et qui nous font souvent réagir épidermiquement quand il est question d’éducation. Le par cœur, c’est cette crainte de ne pas réussir à retenir. C’est le zéro parce qu’on a paniqué. C’est la sanction.

Peut-être. Mais ce n’est pas l’activité qui est à mettre en cause. C’est peut-être la façon de la présenter. Apprendre par cœur, c’est une épreuve. Une quête qui, comme toutes les quêtes, apparaît à première vue insurmontable. Mais qui s’accomplit petit à petit. Pas après pas.

Apprendre par cœur, c’est se placer dans une temporalité différente. Lente et humble. On ne retiendra que rarement du premier coup, et pour toujours. Apprendre par cœur nécessite d’y aller doucement. Petit à petit. Mettre un mot devant l’autre. Trébucher et recommencer. Ce n’est pas brillant, pas immédiatement satisfaisant. Mais c’est fondamental.

Fondamental à tel point que les élèves s’en rendent compte. Quand ils veulent lire une scène qu’ils ont étudiée ou écrite.

“Monsieur, c’est pas pratique, la feuille, on peut apprendre ?”

L’apprentissage par cœur, c’est le tremplin qui permet de s’envoler. Parmi mes souvenirs les plus beaux, il y a ceux des sections Glee (des classes à option artistique), enfin libérés de leur carcan de papier, commençant à jouer leur pièce de théâtre, à l’interpréter. Mais il y aussi ces foutus listes de vocabulaire apprises en prépa, une centaine de mots par jour, répétés inlassablement. Qui font, notamment, que je ne lis plus des traductions de l’anglais vers le français que par choix. Il y a, beaucoup plus récemment, les élèves de seconde, dont je vois au jour le jour l’écriture se déployer, depuis que je les ai forcés à se recoltiner l’apprentissage des fonctions des groupes de mots dans la phrase. À chaque détour de ma carrière et de ma vie – aussi pompeux que cela paraisse – je vois une victoire de la mémoire. Un enregistrement. Et il ne s’agit pas de “savoir sans réfléchir”. Il s’agit de construire son paysage mental. Dans lequel on pourra ensuite évoluer, toujours plus loin, toujours plus complexe. Mais sans cette apprentissage, qu’il sera vaporeux, ce paysage, qu’il sera restreint !

Et puis, au-delà de la métaphore, il y a cette immense fierté. Ces mômes qui constatent avec joie qu’ils ont pu retenir ce texte, cette liste, ces séquences de mots. Qu’en vrai, c’était possible. Que le croque-mitaine du “par cœur” n’est qu’un mythe. Et qu’il serait cruel de leur retirer ça…

Apprendre par cœur est un acte de foi. Parce qu’on n’est jamais certain que ça fonctionnera. Que l’on peut compter sur la mémoire. Qu’elle ne nous laissera pas tomber. Mais comme le disait une sorcière de jeu vidéo : “Il n’y a que lorsque l’on tombe que l’on sait si on peut voler.”

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