Mercredi 10 novembre

Une voix très désagréable – la mienne – me résonne aux oreilles.

“Luis, vous viendrez me voir à la fin de l’heure.”

Ça faisait longtemps. Deux ans. L’année dernière, au collège Nohr, je n’ai pas eu besoin d’employer ce timbre. Et je ne pensais pas, au lycée, que ce serait nécessaire. Mais Luis s’apprête à jeter un avion en papier. Luis qui est en difficulté, mais qui m’a posé trois lapins consécutifs quand j’ai proposé de lui venir en aide sur des heures de permanence. Luis qui se plaint sans arrêt mais ne suit absolument plus.

J’ai décoché ma flèche, exactement comme à Ylisse. J’ai attendu que nombre d’élèves tournent les yeux vers lui, patienté jusqu’au dernier moment. Il m’a fallu quatre ans pour trouver le timing, mais c’est efficace. Le môme me regarde, le reste de la Seconde Azumarill aussi. Ils ne m’ont encore jamais vu faire la gueule. Monsieur Samovar, d’habitude, c’est le mec excentrique, qui donne plein de travail fait des blagues et du théâtre. (d’après mes oreilles à la vie scolaire) J’ai un peu honte. Je me dis qu’engueuler un élève à la fin du cours, ça n’est pas très lycée, pas très mature. Mais je n’ai pas le choix. Je pars dans deux semaines à présent, et je n’ai plus le temps de courir après Luis, qui dysfonctionne de plus en plus.

Alors la sale engueulade de début de récréation. Surtout ne pas hausser le ton. Quand je hausse le ton, je pars dans les aigus, et ça ne fonctionne pas. Je déroule mes reproches, mes exigences face au mômes. Engueuler je sais faire. Mais en général, ce n’est qu’une première étape. Remettre les choses au clair, rappeler les règles et les codes, avant de trouver un moyen d’avancer avec le gamin. Là, je n’aurai pas le temps. Luis baisse les yeux, contrit. Comme un cinquième.

Je quitte le lycée (j’ai failli écrire collège), un peu abattu. Ce n’est rien, bien entendu. Juste cette sensation à la con, quand tu sais que tu passes à côté d’un élève. Mais cette sensation à la con, elle a un nom : de la vanité. Un autre prof fera avancer Luis. Ou il avancera tout seul. Comment je le sais ? Je n’en sais rien. Mais il faut toujours avoir foi en eux. C’est ça, être prof, dans ma tête.

Laisser un commentaire