Lundi 15 novembre

L’une des raisons pour lesquelles je suis obsédé par la série “Utena, la fillette révolutionnaire” depuis vingt ans maintenant est notamment à cause de Juri Arisugawa. Juri est la meilleure escrimeuse de tous les personnages.

Et je suis convaincu que Juri se bat bien parce qu’elle est amoureuse. Et qu’elle canalise tout cette amour non exprimé à travers une série de gestes précis.

“Mais ça ne laisse aucune place à la créativité !”

Mini-révolte ce matin en seconde. Rien de méchant, au contraire. Simplement, les secondes se posent des questions et aimeraient des réponses. Comme par exemple la raison pour laquelle j’ai retiré tant de points pour le respect de cette sacro-sainte méthode du commentaire.

“Parce qu’on va de plus en plus attendre de vous que vous puissiez exprimer cette pensée, cette créativité, à travers une forme contrainte.
– C’est nul !
– Je pensais comme vous en seconde.”

Et depuis ? Depuis suis-je passé de l’autre côté ? Devenu un vieux con, devenu un Créon ?

Bizarrement, du haut de ma montagne d’insécurités, j’ai sur cette question une opinion plutôt sereine.

“Mais maintenant, je trouve ça beau.”

J’ai pris le ton de lorsque je leur raconte une histoire. Même les plus virulents me laissent parler.

“Avant je trouvais qu’un commentaire de texte ressemblait à une autopsie. On fouillait dans l’unité du texte et on en sortait des bouts dégueu. Mais je pense que je sous-estimais la puissance des mots. Regardez. Vous n’aviez pas tout la même interprétation de ce tout petit morceau de roman. Je préfère l’analogie – c’est une image, pour faire simple – de la forêt. On peut se promener dedans, prendre différents sentiers. S’y perdre, si on n’a pas les repères.
– Et pour vous, les repères, c’est la méthode.”

Ils ne sont pas convaincus. Bien entendu.

“Exactement. Et il faut les utiliser un bon moment pour se rendre compte qu’une fois qu’on les maîtrise, on peut sortir du sentier, aller voir ce qui nous intéresse sans jamais risquer de faire de hors sujet, pardon, de s’égarer.”

Ils me regardent avec indulgence. Ils ont l’habitude de voir Monsieur Samovar partir dans ses délires.

“Ou alors prenez l’image du sport. Vous mettez toute votre énergie dans une suite de mouvements précis, réglementés. C’est ce que j’essaye de vous apprendre. J’adore quand vous vous intéressez à des textes. Vous avez des idées qui sont belles, auxquelles je ne pense pas toujours. Lorsque vous arrivez à vous intéresser, à vous intéresser vraiment à un texte, mettez toute votre énergie dedans. Je vous promets que ça peut devenir beau.”

Je ne sais pas s’ils ont compris. Sans doute cette tirade a-t-elle été égoïste. Mais au travers de ces codes rigides qui corsètent l’enseignement au lycée, peut-être peut-on espérer cela : rendre nos élèves lestes, habiles, sans ternir leur envie. En faire des escrimeurs, les meilleurs escrimeurs de la série.

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