Samedi 20 novembre

Régulièrement (tout le temps) des polémiques enflamment les réseaux sociaux. Le thème de l’Éducation Nationale n’est pas épargné, bien au contraire. Récemment, une collègue se réjouissait du fait que ses élèves relèvent la différence d’âge entre Roméo et Juliette dans la pièce éponyme, et du fait que la nouvelle génération porterait des valeurs plus saines que l’actuelle.

Le débat sur Roméo et Juliette, leur différence ou non d’âge, la lecture ou non d’œuvres à l’aune de valeurs d’aujourd’hui pourrait remplir une bibliothèque de littérature critique et de sociologie, je n’en parlerai donc pas.

Par contre, je commence à me rendre compte qu’il est probablement vain d’espérer quoi que ce soit des générations à venir quand on est prof.

Bien. Maintenant que j’ai votre attention et que je suis bien passé pour un vieux con, je m’explique. Même si les élèves français passent jusqu’à dix heures de leur temps éveillé dans un établissement scolaire, même si nous tissons avec eux des liens souvent fort, le fait est qu’au bout du compte, nous ne sommes, nous les profs, qu’un instant fugace dans leur vie. Fugace parce que la matière que nous enseignons n’est qu’une partie de la mosaïque qu’ils traversent chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Fugace parce que nous les rencontrons selon des modalités artificielles : les règles de l’établissement, de notre classe, de la sociabilisation. Fugace parce que nous nous adressons à des enfants et des adolescents, âges changeants par excellence.

Combien de fois n’ai-je pas entendu une anecdote commençant par : “Oh, je suis tombé sur Unetelle l’autre jour. Mais si , tu sais, en 4eC, il y a six ans ! Tu ne devineras jamais ce qu’elle est devenue !”

Et non. On ne devine pas. Déjà, lorsqu’elle était notre élève, on ne devinait pas toujours. Malgré l’importance que les mômes nous donnent, que nous nous donnons parfois (moi le premier), nous ne sommes finalement pas si important que ça, à quelques exceptions près. Et nombre de moments qui nous semblent fatidiques dans nos classes seront oubliés. Alors que d’autres, totalement anodins, revêtiront pour certains de nos élèves, une importance qu’on ne soupçonnait pas.

Le fait est qu’on ne sait pas, qu’on ne peut pas savoir. Alors bien sûr, nous tirons des conclusions, nous supposons, nous imaginons. Que ce débat enflammé sur la légitimité du débat d’Antigone, sur l’âge de Juliette ou de l’Hélène de Ronsard sont des signes d’une révolution à venir. Peut-être le sont-ils. Ou peut-être les mômes ont-ils juste voulu faire plaisir au prof.

On ne sait pas. On n’a aucun moyen de savoir. Notre connaissance des élèves est circonscrite au présent d’une année scolaire, et c’est une sacrée épreuve de ne pas transférer sur ceux qui nous sont confiés des espoirs ou des craintes. Juste être là, leur donner tout ce que l’on peut, avant de les laisser filer.

C’est peut-être pour ça que j’oublie les prénoms des élèves dès qu’ils ne sont plus dans mes classes. Une façon de m’en détacher.

On ne sait pas. On éduque et on ne sait pas.

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