Lundi 29 novembre

Alors, avant toute chose, je propose à la personne qui a conçu le donjon du roi démon dans Shin Megami Tensei V d’aller se faire cuire le cul. Et pas qu’un peu.

(Je vous jure que ça parle histoires de prof après)

Pour les non adeptes de ce jeu vidéo, une période non négligeable de l’histoire se passe dans un château dans lequel le héros doit sauter de plate-formes en plate-formes dans un décor extrêmement monotone (donc dans lequel on se perd) tandis que des ventilateurs démoniaques soufflent aléatoirement et vous envoient valdinguer à des endroits totalement incongrus, jusqu’à ce que vous vous retrouviez au tout début, hagard et pris de pulsions homicides.

Je découvre cette torture de la néo-inquisition en ce beau lundi matin, après un vendredi à déprimer en mangeant des chocolats et un week-end à bosser et faire le ménage. Puisque je n’ai pas encore d’affectation, pourquoi ne pas passer quelques heures à jouer.
Après sept tentatives infructueuses de traverser l’endroit précédemment décrit, je me sens capable d’envahir l’Europe toute entière et le téléphone choisit de sonner. Sur l’écran, un numéro que je ne connais pas. Probablement un énième démarcheur, il va payer pour cette équipe sadique de game design.

“ALLÔ. (Là il faut m’imaginer en train de rugir.)
– Oui bonjour c’est Monsieur le Chef de Gallia.
– AAAAAeeeeeuh (là il faut m’imaginer en train de me calmer brutalement). Bonjour. Comment allez-vous ? La famille, tout ça ?
– Bien bien. Dites-moi, vous n’avez pas de nouvelle affectation ? Non parce que votre collègue ne pouvant pas revenir tout de suite, on pourrait peut-être prolonger votre séjour parmi nous.”

Pour une fois dans ma vie je calcule vite. Certes, se retrouver avec quelques jours de battements est confortable. Mais je peux très bien, dans quelques heures, me faire appeler pour exercer dans un bahut, voir deux, que je ne connaîtrai pas, à soixante-dix kilomètres de là. Là c’est tout près de chez moi. Et puis je connais les lieux. Et les gens.

Les gens.

“Bon ben j’arrive.”

Trois heures plus tard, me revoilà donc en salle des profs, à décoller d’un air dégagé la lettre aux accents raciniens – mais un Racine bourré alors – que j’ai rédigée à l’intention de mes collègues, qui se foutent copieusement de ma gueule. Et quelques instants après, devant les secondes Volcanion (ou, il y aura un o désormais), arborant un immense sourire gêné, heureusement caché par le masque.

“Bon !”

Autant dire que le travail de cette heure-ci ne sera pas de grande qualité. J’ai dû improviser en quatrième vitesse un cours sur la poésie du XVIIIe, période qui me terrifie et que j’avais lâchement abandonnée à ma collègue, et la situation est trop improbable pour que nous arrivions à nous concentrer réellement. Mais ça n’est pas grave.

“Mais comment on va faire pour vous rendre le travail ?” me demande Jarvis, après que je leur propose un boulot un peu ambitieux pour dans deux semaines.

“On va faire comme si je ne partais pas.”

Les adieux ont déjà eu lieu. On a passé cette étape. Alors maintenant, profitons. Peut-être serais-je encore là lundi prochain, peut-être pas. En attendant, il n’y a qu’une chose à faire. Sauter de plate-forme en plate-forme et tenter de garder son appui, pendant que des bourrasques imprévisibles m’envoient valdinguer n’importe où.

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