Vendredi 31 décembre

Dernier billet de l’année. On fait quoi ? Des bilans ? Des projets ? Des vœux peut-être ? Qu’est-ce qu’on pourrait souhaiter ?

Je nous souhaite de la gentillesse. Beaucoup de gentillesse. Peut-être est-ce l’âge, mais plus les années passent, plus je trouve que c’est une qualité précieuse, une force immense. J’ai eu la chance, cette année, de rencontrer un groupe de gens immensément gentils. Qui m’ont appris à quel point c’est puissant, la gentillesse. Donc ouais. Puissions-nous en recevoir et en donner.

Je nous souhaite de l’indulgence. Pas celle qui se fait marcher dessus, celle qui respire un grand coup avec de hurler. Celle qui parvient à étouffer des flammes qui autrement nous brûlerait autant que l’autre en face.

Je nous souhaite de la colère. Celle qui fait relever la tête, qui appelle à l’action et à la construction. Celle qui refuse les indignités, mais qui a bouquiné, celle qui sauverait Antigone de Créon, celle qui sauverait Créon de son penchant pour la tyrannie.

Je nous souhaite de la curiosité. Pour aller chercher au-delà de ces refuges que nos esprits se construisent, parce que la réalité nous en met tellement plein la face. Prendre le temps de considérer des pensées différentes avant de réagir. Prendre le temps de penser bien.

Je souhaite, seul, de continuer à éprouver. J’ai ressenti cette année, plus fort, plus grand que jamais. J’ai la chance d’avoir un corps, un cœur et une tête capable de se prendre ces impacts, bons comme mauvais. Et jamais je ne me sens aussi vivants que lorsque ces puissantes émotions creusent des sillons en des terres mentales inexplorées. Je vous le souhaite si vous en avez la force.

Et encore une fois, je vous remercie de suivre ce journal morcelé, ces errances d’un mec un peu masqué. Je vous remercie de vos lectures, de vos paroles, je vous remercie de faire un peu de place, parce que la place est précieuse, à ces lignes de mots.

Prenez soin de vous. Je tiens très fort à vous.

On se revoit très bientôt.

Jeudi 30 décembre

“Le prof il est bizarre.”

Aujourd’hui, discussion sur Twitter (pour ceux qui pratique, discussion initiée par la géniale @MlleMarMar) au sujet des moments où l’on “sort de notre personnage” de prof. Parce que l’on perd le contrôle. Par énervement, incrédulité, fatigue ou autre. Souvent, ce glissement de masque est vu comme une faiblesse. Laisser apparaître la personne sous la persona, c’est prendre le risque de sortir de son rôle. En tant qu’enseignants, passant le plus clair de notre temps devant des ados, nous sommes des vecteurs de norme : norme de langue, de comportement, de valeurs.

Mais un être humain, c’est chaotique. Tout le monde le sait. Même nos élèves, implicitement, parfois. J’ai souvent la sensation que nous essayons de montrer qu’un peu de cohérence est possible. Au prix de pas mal d’efforts. Et parfois, ces efforts ne suffisent pas.

Les premières années de ma carrière – disons les cinq ou six – il était extrêmement simple pour les élèves de me renvoyer à ma personnalité de non-prof, appelons-la Jalk pour des raisons diverses. Le fait de me sentir dépassé, une façon de s’adresser à moi de façon tellement familière que je me sentais autorisé à répondre autrement qu’en Monsieur Samovar, le prof, ou juste cette sensation tenace, qui m’a poursuivie durant des années, de ne pas être à ma place dans ce boulot. Monsieur Samovar était très fragile.

Comme absolument tout dans la profession, le temps m’a permis de solidifier ma persona. De prendre du recul quand je perdais pied. Et finalement, de trouver une parade, quand je me retrouvais à nu.

Cette parade, comme l’a très bien analysé la fameuse Mlle MarMar, c’est l’absurde. Elle s’est révélée il y a six ans, je crois, lors d’un cours particulièrement chaotique au collège Ylisse, devant une classe de quatrième… des plus musclées dirons-nous. J’avais donné une consigne jugée injuste par un élève qui s’était mis à m’interpeler tandis que le reste de la classe en profiter pour échanger ses plans du week-end, à base de KFC, de Play et de foot avec les potes. Le genre d’ambiance quasi-impossible à rattraper avec eux, et s’étant installée après huit minutes de cours. Je sens mes tripes chauffer à blanc et faire des nœuds marins. Je vais hurler, ça ne marchera pas, sanctionner, ça ne fonctionnera pas.

Pour une raison qui m’échappe, traîne dans mon sac de cours une peluche du Petit Poney Rarity, que C. et M. m’ont offert pour mon anniversaire. Mon cerveau m’avertit que ce que je m’apprête à faire est probablement très très con, mais a aussi un peu envie de voir le résultat, il n’intervient donc pas. Je saisis la bestiole par la queue et commence à la marteler consciencieusement sur le bureau en hurlant “Regardez ce que vous me faites faire ! REGARDEZ CE QUE VOUS ME FAITES FAIRE !”

Le silence s’est fait à mon troisième cri, je continue jusqu’au dixième.

Et non. Ça n’a pas tout arrangé. On n’est pas dans une série. Mais ça m’a permis de rajuster mon masque. De changer un peu l’ambiance. C’est devenu mon joker. L’absurde. Moins extrême que cette première fois. Mais

Effectuer une parodie de grand jeté.

Mimer divers instruments.

Chanter des “Envie de hurleeeeeeer” sur diverses mélodies.

Rejouer la scène de la marmotte et du papier alu. (les vrais savent)

“Le prof il est bizarre.”

Comme je l’ai écrit sur Twitter, je préfère passer pour le mec en orbite autour de Saturne que de sentir mes entrailles se contracter, et d’avoir l’impression que je ne vais pas m’en sortir. L’absurde comme le dernier rempart, entre Jalk et Monsieur Samovar. Pour moi, ça fonctionne.

Mercredi 29 décembre

Tous les gens qui écrivent un tant soit peu sérieusement me l’ont dit un jour : un texte n’est pas terminé quand il est parfait, un texte est terminé quand on décide qu’il l’est.

C’est le point commun avec les cours. Et l’un des chausse-trappe du métier, que je tente désespérément d’éviter en ce temps de préparation de cours, alors que je m’apprête à retrouver des cinquièmes, après cinq années sans ce niveau.
De nombreuses conversations avec des collègues entrant dans le métier ont amené à ce constat : créer un cours, c’est ouvrir des portes sans fin. La moindre notion nouvelle pourrait être déroulée sur une année scolaire entière, notamment en français. Comment, alors, réussir à enseigner sans être trop pléthorique ou sans saupoudrer ? Une quadrature du cercle dans laquelle il est aisée de se retrouver à tourner comme un hamster dans sa roue.

Encore une fois, c’est une épreuve de confiance et de volonté, un chemin perclus d’hésitations. Dans lequel on se retrouve souvent bien seul. Alors en ce moment où je m’apprête à découvrir un établissement que je n’ai encore jamais vu, où mes élèves sont encore des fantômes, je conjure toutes ces voix qui m’ont aidé un jour, tous ces moments passés. S’appuyer sur son expérience pour redevenir nouveau prof. C’est vertigineux et exaltant.

Mardi 28 décembre

Comme j’ai raté une évasion du dimanche, je la rattrape ici, donc pas de billet, mais la chanson qui, pour mille raisons, résonne parfaitement en ce moment.

Lundi 27 décembre

“Mais qu’est-ce qui vous dérange le plus, dans l’Éducation Nationale ?” m’avait un jour demandé une inspectrice de Sciences de la Vie et de la Terre, avec qui on discutait de l’avenir du latin (la réforme du collège 2016, ce moment où le surréalisme régnait en maître dans les établissements scolaires)

J’ai commencé par arrêter de claquer des dents – cette femme me terrifiait – et je me suis entendu répondre : “Les strates”.

Et presque six ans plus tard ma réponse n’a pas changé. Bien au contraire. Depuis que je suis entré dans le métier, je vois s’empiler, tous les ans ou presque, des changements dans la fonction de prof, sans que jamais une révolution ne vienne chasser la précédente. C’est peut-être ça le paradoxe : ministres, recteurs et inspecteurs se succèdent, prétendant remettre les choses à plat. Mais ils construisent sur des scories : on doit revenir aux savoirs fondamentaux sans que la mise en lien des discipline n’ait été enterrée ou entérinée, on doit se consacrer avant tout à notre champ d’expertise mais on continuera à exiger que la pédagogie soit l’objectif numéro 1. Et avec la pandémie, le discours implicite est que nous sommes devenu l’une des courroies de transmission permettant de faire tourner l’économie – quel rôle valorisant ! – en offrant aux élèves un havre soi-disant imperméable à la progression du Covid.

Depuis que je suis entré dans l’Éducation Nationale et, je le soupçonne, depuis bien plus longtemps, nous devons être tout ce que notre hiérarchie exige à la fois.

Et, pendant ce temps, le sens se fait la malle.

Et, pendant ce temps, nous nous demandons ce que nous sommes, au fond.

Actuellement, tout le monde semble avoir une idée très précise de ce que doit faire un prof. En fonction de ce qu’il a été comme élève, de ses valeurs, de son éventuel rôle de parent.

Et le prof devient cet ectoplasme, que chaque collègue tentera de solidifier, de par sa formation, son éthique, ses convictions.

On enseigne sur une montagne branlante. C’est un travail d’équilibriste.

Dimanche 26 décembre

En raccompagnant ma sœur chez elle, je repasse devant l’établissement où j’ai fait mes deux années de prépa. Pendant longtemps, j’ai éprouvé un sentiment Janus, en longeant les murs défraîchis. Joie d’avoir autant découvert. Regret de ne pas en avoir “assez profité”, rétrospectivement. Peut-être aurais-je pu m’investir davantage, peut-être aurais-je pu hésiter moins longtemps avant de me lancer dans l’enseignement, peut-être…

Pas cette année.

Cette année, pour la première fois, je décide de ne pas faire insulte au temps donné, au temps passé. Le parcours tout cabossé, celui dans lequel ma vie et mon métier se confondent, m’appartient. On ne perd que les années que l’on décrète inutiles. Et ces années ont des visages comme autant de battements de cœurs, certains sereins, d’autres frénétiques : G., S., Lady T., T., Monsieur Vivi, le Chevalier. Peut-être aurai-je l’agrégation cette année ou l’année prochaine, quand d’autre l’ont passée à vingt-trois ans, ou peut-être pas. Peut-être suis-je à un tournant de mon boulot de prof, peut-être vais-je poursuivre sur cette lancée déployée contre le bleu-gris du ciel brestois.

J’ai trente-neuf ans, et suis descendu de la voiture. Je marche devant les grilles du lycée. Qu’est-ce que ça chantait, dans Hamilton ? “Ce n’est pas un moment, c’est un mouvement.” Et les regrets s’égrènent en cet élan. Je suis de retour. Pas par nostalgie, juste pour me souvenir que je suis passé par là. Pour faire signe au petit mec d’il y a vingt hivers, dans sa chambre d’internat. N’aie pas peur. Ce qui compte, ce n’est pas de prendre les bonnes décisions, c’est de réussir à les aimer, en fin de compte. On met du temps, mais on y arrive. Je pourrais rester et te raconter, te raconter les étapes que tu vas traverser, les gens qui te rendront meilleurs, les mômes que tu découvriras. Mais fais le chemin tout seul. Ça vaut le coup. En plus, j’ai ma route, notre route à poursuivre.

Je redémarre. Brest m’a offert un dernier cadeau.

Ce n’est pas un moment, c’est un mouvement.

Samedi 25 décembre

Je dors ce Noël dans la chambre d’amis parentale, qui est également la bibliothèque. Tellement de bouquins, comme des visages familiers.

Je ne suis pas prof par “vocation”, mais viscéralement, j’aimerais permettre ça à mes élèves : qu’ils voient les livres comme autant de présences amies.

Vendredi 24 décembre

Joyeux réveillon à tous.

En vous souhaitant la meilleure soirée du monde, qu’elle soit entourée, en solitaire, que ce soir la grosse fiestouile ou un moment de tranquillité dans votre salon.

Prenez soin de vous.

Jeudi 23 décembre

Aujourd’hui pour la première fois de l’année, j’ai rouvert mon logiciel de cartes mentales, réfléchi longuement à la police que j’allais employer, dépoussiéré mon dossier spécial dyslexies.

Il y a dans la conception des cours de collège un côté un peu plus Géo Trouvetou qu’au lycée. Je ne m’en plaindrai pas, cette partie me plaît.

Mercredi 22 décembre

À la rentrée, peut-être irons-nous prendre un verre, avec l’équipe des profs de français du lycée Gallia, dont je ne fais désormais plus partie.
C’est un moment, une phrase plutôt, que j’appréhende, lorsque je quitte un établissement : “On reste en contact, hein ?”

C’est pas facile de rester en contact, surtout quand les années et les établissements s’accumulent. Forcément, avec le temps qui passe, les obligations, le quotidien, les nouveaux visages qui défilent, on perdra des gens. Jusqu’alors, ça me faisait peur.

Mais, étrangement, le fait d’être remplaçant pour encore un certain temps me fait considérer ces séparations avec un peu plus de sérénité ; dans ma biographie sur Twitter, je me suis décrit comme une “balle de flipper humaine”. Baladée, dans ce bout de terre bretonne de façon chaotique. Je me retrouverai peut-être au lycée Gallia dans trois mois. Peut-être pas. Mon cœur déjà tout recollé de partout ne tiendrait pas s’il fallait être déchiré à chaque fin de remplacement.

Alors en cette fin d’année, je tente d’embrasser le mouvement. Écris les histoires comme elles t’arrivent, il n’y a qu’ainsi qu’elle ne te domineront pas.