Mardi 21 décembre

À côté de l’étagère sur laquelle j’ai stocké les cadeaux destinés à la famille, il y a celle où j’entrepose ceux que m’ont offert des élèves. Comme des espèces de porte-bonheur.
L’épée en bois, sculptée par Riou, qui veut être ébéniste et comédien et qui, en cinquième, venait en cours avec un Fedora.
Le cahier, remis par les 3eB, lorsqu’ils ont quitté le Collège Ylisse, il y a huit ans. Rempli jusqu’à la quatrième de couverture de photos, de dessins, de petits mots.
L’une des deux pochettes en tissu que Lelio m’a confectionné. L’autre protège actuellement un exemplaire de Cyrano et Les Bonnes.

Une épée, un livre, un bouclier. C’est peut-être la période de Noël, mais je trouve beaucoup de force dans ces objets : on se fait adouber sans le savoir.

Lundi 20 décembre

Premier cadeau de Noël en avance : j’apprends où mes pas – ou en l’occurrence mes pneus – me conduiront à la rentrée des vacances. Ce sera un collège, quarante minutes de routes, une sixième et trois cinquièmes (cette dernière information me fait un brin hyperventiler je l’avoue).

Le principal au téléphone a l’air plutôt placide. Je prends les renseignements que je commence à avoir l’habitude de demander : l’emploi du temps, les listes d’élèves, les projets, le parking… “Ça fait plaisir, vous êtes enthousiaste.” conclut mon interlocuteur en raccrochant. Personnellement, j’ai plutôt l’impression de me lancer dans le vide et de devoir atterrir en grand écart, mais soit. Enthousiaste.

Je parcours rapidement mes répertoires de cours, les manuels dans lesquels j’ai le plus confiance. Mon cerveau répond présent, la tâche de fond “collège” ne s’est pas arrêtée. Je me rappelle comment fonctionne la progression et – je l’espère – les élèves. Même si ce sont des avantages, ça ne veut pas dire pour autant que ce remplacement sera un long fleuve tranquille. Découvrir les élèves, ce qu’ils ont fait – ils sont apparemment passés par nombre de collègues – les ambiances de classe… Mais ce sera pour plus tard. Je me prépare mentalement. Dans l’un des bouquins que je consulte, le premier texte de poésie : un sonnet de Du Bellay.

C’est un point de départ…

Samedi 18 décembre

Je suis chauve.

Ou, si j’en crois ce schéma rigoureusement scientifique trouvé je ne sais pas où sur internet, atteint d’une alopécie de type 4a.

Quand on a une confiance en soit de la solidité d’un discours électoral, c’est moyennement simple à gérer. Quand on est prof, ça le devient encore moins. Parce que les élèves, notamment au collège, ont un sens quasi-surnaturel pour repérer, viser, et attaquer les points sur lesquels vous êtes le moins en confiance, que ce soit physiquement (“pourquoi vous parlez pas plus fort ?”) ou au niveau de l’organisation (“et nos copies, elles sont où ?”).

Pas facile. Pas facile quand on tente de se construire une autorité, nouveau dans le métier, nouveau dans le bahut. Et pétri d’incertitude quant à soi-même. Même si l’on se dit, même si je sais, même si je me dis que je suis l’adulte, les regards entendus et les rires étouffés me renvoient directement à mes complexes de môme de quatrième. Où j’avais les cheveux gras (j’ai dû rouler sur le chien de la fée Capillaire dans une vie antérieure, je ne vois que ça).

Jusqu’au moment où j’ai décidé de totalement l’assumer.

“Vous pouvez écrire ce mot au tableau, monsieur ?
– Non seulement nous sommes en dictée, mais en plus, je ne voudrais pas vous imposer la vision de ma calvitie.”

Rires incrédules. C’est une note très particulière, que celle où ils se rendent compte que le prof se fout de lui-même.

La première fois que j’ai essayé, ça m’est revenu dans la tronche. Parce que mes cours, mon attitude, n’était pas encore assez en place. Je suis passé pour une sorte de clown – plus encore qu’auparavant – et les quelques brins d’autorité ont été déracinés. Et puis surtout, ma voix n’était pas assez convaincue.
C’est une sorte de théorème que j’ai découvert, au fil des années d’enseignement : plus on se montre exigeant et rigoureux, plus l’ironie et l’absurde portent.

Mais ça n’était pas facile. Ça n’était pas facile parce qu’aux premiers essais, mes complexes s’agitaient. Et que ça me faisait sortir de mon rôle de prof. Il a fallu faire avec. J’enseigne dans un corps en représentation, six heures par jour. Malgré toutes les innovations pédagogiques que tu veux, tu seras forcément scruté.
Alors j’ai bossé. Et si j’ai commencé à réfléchir aux fringues que je porte, à la façon dont je me tiens, aux couleurs qui me vont, ce n’est pas que pour conjurer les crises de la trentaine et de la quarantaine (vas-y, vas-y, je t’attends, Germaine !) : c’est aussi pour que cette enveloppe, que j’ai traînée pendant plusieurs décennies comme un boulet, devienne mon alliée. Au même titre que mes connaissances, et que le boulot d’après les cours.

“Qu’est-ce qu’il y a Julia ? Ah oui, il fait chaud aujourd’hui, alors je transpire, c’est affreux. Bon, donc on est tous au point sur la différence entre la préposition et la conjonction de coordination ?”

Monsieur Samovar avec son écharpe, ses converses colorées et son stylo licorne qui clignote, c’est mon vaisseau. Celui qui me permet de me présenter, chaque jour, devant les élèves, sans cette boule au ventre, qui avait élu domicile au creux de mon estomac, durant cinq années. Et qui ne s’est plus jamais manifestée depuis, même lors des pires moments de ma carrière.

“Monsieur, je peux vous parler ?
– Oui Rhys ?
– Vous pouvez fermer la porte ?
– Bon. Qu’y a-t-il ?
– Vous pouvez regarder ma tête ? J’ai l’impression que j’ai un peu moins de cheveux, là. Et mon père il a perdu vos cheveux, comme vous, alors j’ai un peu peur… Vous pensez que ça peut m’arriver ?”

… Et même lorsque ça touche au plus trivial, au plus intime, il y a à leur enseigner.

Vendredi 17 décembre

C’est la période de Noël. Celle durant laquelle on regarde des films gnangnans qui finissent bien. (D’ailleurs j’ai un super synopsis en tête, avec Emily Blunt qui devient aveugle mais qui s’en sort avec l’aide d’un jeune pharmacien – ils resteront juste amis – de sa tante artiste excentrique et d’une réconciliation miracle avec son père).

Alors il est tant que je me lance dans la rédaction de mon billet gnangnan de Noël. J’ignore quelle est son utilité, vu que je suis principalement lu par des enseignants, ou des personnes acquises à la cause que je vais aborder. Mais tant pis. Attrapez votre meilleur anti-cholestérol, c’est parti.

Ce matin, j’ai assez longuement discuté via les réseaux sociaux, autour de l’éternelle question : pourquoi continuer à faire lire des classiques ? Pourquoi toujours rabâcher Stendhal, Mme de La Fayette, Zola et consorts ? Pourquoi rien d’actuel, pourquoi s’entêter alors qu’il existe des résumés et des films ? Pourquoi pas des livres que lisent les élèves ?
Le discours que je m’apprête à faire, je le répète tous les ans. Il est d’une naïveté confondante, mais je suis d’une naïveté confondante.

Notre boulot à tous, enseignants, quelle que soit notre matière, est de vous faire découvrir ce que vous n’iriez pas chercher spontanément. En français, c’est notamment d’aller fouiller dans des endroits de la littérature dont on dit qu’ils sont compliqués, qu’ils sont ennuyeux, qu’ils sont élitistes, et de vous y amener avec nous. Parce que si on ne vous accompagne pas, alors de moins en moins de monde les ouvrira, ces bouquins. Et les adjectifs que j’ai cités plus haut deviendront vrais. Alors que ces textes, ces livres, sont à tout le monde. À vous autant qu’aux professeurs d’université.
Et oui, parfois, souvent “on ne comprend rien”. Mais vous savez quoi ? C’est le cas pour tout le monde. Quand j’ouvre pour la première fois un Yourcenar ou un Balzac, je n’y comprends rien. Et ça n’est pas grave, c’est une partie du voyage. Devant ce que l’on appelle les grands textes, on est infiniment plus égaux que ce que vous croyez. Tout autant que devant les textes, tout aussi estimables, qui se donnent à nous immédiatement. Entrer dans la lecture, et trouver les gisements de sens. Ce sont deux expressions que vous n’en pouvez plus de m’entendre répéter. Mais c’est ça l’idée. C’est à ça que nous, les profs, servons. Vous donner l’équipement avec lequel vous vous lancerez dans ce voyage. Et oui, oui il peut paraître rude. Oui, il y a des textes qui ne semblent pas aimables.

Mais un texte qui résiste à l’épreuve du temps n’est pas qu’un diktat imposé par une poignée d’universitaires chauves. S’il perdure, peut-être, juste peut-être, mérite-t-il qu’on se penche dessus. Parce que nombreux sont les auteurs que vous découvrirez seuls qui ont fait ce voyage. Et nombreux sont ceux qui se targuent de culture qui n’ont fait que le parcourir. Lire un livre, et ça vous le savez, que vous soyiez amateurs de gros pavés ou de petits texte, de poésie ou de manga, c’est une expérience intime. Rencontrer des mots, des personnages, des situations. Quand vous lisez un classique, et que vous parvenez, seul ou avec l’aide d’un prof, à l’apprivoiser, alors il se passe quelque chose de magique : non seulement vous devenez dépositaire d’une histoire qui sera la votre, vous devenez le meilleur pote ou le pire ennemi de Julien Sorel, dans le Rouge et le Noir, mais vous vous connectez à tous ceux, passés, présents et futurs qui l’ont lu. Et vous voyez, petit à petit, apparaître les briques dont il est construit, des briques qui réapparaîtront dans tellement d’histoires, de strophes que vous aimerez ensuite.

Et même. Même si la littérature ne vous intéresse pas. Rencontrer un texte connu, c’est rencontrer une autre façon de penser, de concevoir l’existence. Personnellement, c’est peut-être ça qui me fascine le plus. J’ai tellement souvent l’impression d’être limité à mes pensées, qui me semblent si singulièrement étriquées. À mes avis, mes opinions. Je n’y trouve que deux remèdes : rencontrer d’autres personnes et lire. Les auteurs que nous vous faisons découvrir, notamment au lycée, sont ceux qui ont souvent contribué à forger le grand océan des pensées. Parfois de façon subtile, parfois sans aucune ambiguïté. Et connaître, même un peu, même partiellement, ces livres, c’est avoir accès à cette immense conscience.

On ne vous demande pas de “connaître” le livre. Bien sûr qu’il faut évaluer. Qu’il y a des notes, des contrôles, des dissertations et des exposés. Mais ça, c’est de l’essentiel : que vous ayiez découvert des mots des situations qui vous étaient étrangers. Que vous ne conceviez pas.

Ces livres sont à vous. Peut-être que, pressés par des exigences, notre quotidien, l’habitude, on oublie de vous le dire. Que c’est un privilège qu’on leur doit, et qu’on vous doit, d’assurer cette rencontre, ce passage. Et une fois que vous vous serez rencontrés, libre à vous de vous entendre ou de vous haïr, d’éprouver une indifférence polie ou de devenir amis. Mais donnez-vous la chance de connaître ces textes. Et, si le courant passe, d’aller plus loin.

Mais il est tard, j’ai trop parlé, et vous ne devez plus en pouvoir de rouler des yeux au plafond. Alors on va attendre la sonnerie. En attendant de rencontrer, à la rentrée, plein de livres compliqués.

Jeudi 16 décembre

Rangement de mes affaires de classe. Je vide mon sac de cours du capharnaüm qui s’y installe invariablement après deux semaines. Manuels, documents récupérés dans mon (ancien) casier en catastrophe, évaluations qui auraient dû être distribuées lundi dernier. J’en était content, en plus de ces évaluation. Oh well.

“Profite de ces quelques jours.” m’a dit J. quand il a appris la fin de mon remplacement, en ce début de semaine. Ça n’a pas vraiment été le cas. Poussé par l’inertie du rythme de boulot, je me suis retrouvé, tel un personnage de cartoon, à continuer à courir alors que j’étais dans le vide.

Alors, histoire de m’arrêter, je tente de mettre un peu d’ordre. Histoire de réduire tout ce premier trimestre à quelques documents de travail, remis par B. De jolis tableaux de séances, pour une séquence que je réutiliserai peut-être. Et des souvenirs.

Allez. Cette fois on respire. Et on repart en avant, sans oublier tout ce qu’il y a derrière soi.

(photo tirée de chez moi)

Mercredi 15 décembre

Ce qu’il peut y avoir de pénible, quand on est TZR, ce sont les listes de diffusion. Les établissements par lesquels nous sommes passés oublient parfois de nous retirer de leurs listes, ce qui fait que l’on se retrouve un beau soir avec dans ses mails une demande particulièrement glaçante de remettre la télécommande du vidéoprojecteur de la salle 205 à sa place, quand bien même on y a pas mis les pieds depuis mars dernier.

Depuis quelques semaines, je reçois des mails du collège Nohr, où j’officiais l’année dernière. Pour le mois de décembre, un jeu semble avoir été lancé, où chaque collègue doit prendre soin d’un autre, anonymement.

Ça va en faire ricaner certains, ça fait très film de Noël meets la culture d’entreprise. Je n’ai pas rigolé. J’ai souri, parce que ça m’a rappelé… l’intégralité de mon parcours dans l’enseignement en fait. Blanche Dubois a toujours compté sur la gentillesse des étrangers et j’ai toujours pu, tous les ans, compter sur la gentillesse de collègues. Que ce soit celle de M., lors de ma première année, où je faisais littéralement n’importe quoi et que j’en souffrais. Et qui m’a donné des bases, juste assez pour tenir. Où J. deux ans plus tard, qui m’a métaphoriquement pris par l’oreille pour me faire comprendre que si je continuais à traverser la profession comme ça, j’allais dans le mur. Et sans qui je serais probablement en train de me lever tous les matins la boule au ventre parce que je ne me sentirais pas le cran de démissionner.
Je pense à J-M, qui a été mon mentor de rigueur et de gentillesse, à I., qui m’a terrifié autant qu’elle m’a apporté. Je pense à T., qui a été mon compagnon de routes plusieurs années, à Monsieur Vivi, avec qui on a réussi a créer du beau avec nos élèves.
Et puis, l’âge venant, ces collègues, plus jeunes que moi, capable de tellement me donner. Le Chevalier, qui a écrit le début d’un nouveau chapitre dans ma manière d’enseigner, plus précis, plus ambitieux, plus passionné et A., qui m’a amené à regarder tout ce que j’avais appris jusque là d’un regard nouveau.

Cette gentillesse – et je sais que je provoquerai un tollé en disant ça – est inhérente à la profession. Non pas qu’être prof, c’est être forcément gentil. Mais tant de situations poussent à l’être. La difficulté face à des classes. Le fait de vivre les mêmes expériences. Le goût pour ce que nous enseignons.

À Nohr, en ce moment, ils se rappellent de prendre soin les uns des autres. Je trouve ça chouette, en cette période où il fait froid.

Mardi 14 décembre

Ce qui a du sens // Ce qui n’en n’a pas.

Ce qui n’a pas de sens :

– Oublier de faire reposer la pâte au frigo. Surtout qu’elle est sans gluten. Cela fait qu’elle s’effrite et que ma tarte se change en crumble.

– Faire de la pâtisserie pour évacuer un bizarre sentiment de flottement.

– Adopter un code de soulignage différent pour chaque bouquin que je mets en fiches. Je suis toujours aussi bordélique.

– Accepter de me rendre à cette réunion parents-profs alors que mon remplacement est fini fini fini cette fois. J’ai dans la tête la voix de la drag queen Alyssa Edwards : “I’m back back back back back again !”

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Ce qui a du sens :

– Je me réveille à 7h30. Pourtant, ma montre réveille vibre à 6h. Je m’assure qu’elle fonctionne, c’est le cas. Seule explication, je l’ai arrêtée dans un demi-sommeil. Plus besoin de se lever tôt.

– Exorciser mon cours sur Thérèse Raquin en le changeant en une story débile instagram. Et le terminer, histoire qu’il ne soit pas inachevé.

– Parler longuement avec les parents des progrès et des difficultés de leurs enfants. Je les ai vu quatre heures par semaine pendant douze semaines. Ça compte.

– Au sortir – l’ultime ? – du lycée, aller dîner avec A., qui peut arrêter d’être une collègue de bahut, et devenir juste une amie.

Lundi 13 décembre

(Avertissement, je spoile violemment la saison 9 de Doctor Who. Mais tu peux comprendre sans rien connaître à Doctor Who. Voilà, je pense que tu es suffisamment averti. On y va.)

Je pourrais me la péter et dire que mon émotion la plus forte face à une œuvre de fiction ces dix dernières années a été ma rencontre avec les mots d’une autrice. Ou un accord, un lied, un travelling à couper le souffle.

Mais non. Mon émotion la plus forte a été la mort de Clara dans Doctor Who. Et son refus. Pour ceux qui ne connaissent pas Doctor Who ou qui s’en foutent, lorsque son amie Clara meurt, le Docteur parvient à figer le temps une fraction de secondes avant l’instant fatal. Clara est sauvée, mais son cœur ne bat plus. Elle est littéralement suspendue entre deux battements de cœur. L’avant-dernier et le dernier.

Parce que j’aime me raconter des histoires, je me disais que ces dernières semaines, c’est à ça que ressemblait ma vie professionnelle. Sans jamais connaître précisément la date de ce remplacement. Je bossais avec bonheur, figé entre un faux départ et le vrai.
Et puis ce matin, j’arrive très tôt au bahut. Je suis parti à 7h10 parce que je roule sur une roue de secours, que je vais tenter d’aller faire changer dans la journée. À cette heure-là, il y a encore deux-trois place sur le petit parking. Et déjà quelques élèves qui arrivent. Certains viennent de loin, histoire d’options, je crois. Ils révisent sur les tables du hall, jouent du piano, plus rarement. On est silencieux, le matin.
Même le bonjour que je lance à F., à la loge est un peu en sourdine. Elle me sourit, brillant, derrière le masque, tandis que je photocopie les évaluations des secondes. Après pas mal de temps à patouiller, je maîtrise enfin la fonction d’imprimer directement en pdf, et ça, c’est un peu la classe, il faut le reconnaître.
Comme d’habitude, la grosse cafetière de diner (l’épisode de Doctor Who commence et se termine dans un diner) trop usée embaume les lieux. Il y a une tension qui monte avec l’odeur. Pas désagréable. Le trac d’entrée en scène. Qu’on conjure en discutant avec les collègues, arrivés petit à petit. Les bonjours, l’excuse à A., que j’ai plantée samedi (c’est avec elle que je devais dîner quand mon pneu a crevé), les échanges avec J-C. sur le texte qu’il va faire lire avec ses Term. Je me retourne sur le fauteuil. C’est flou, je ne sais plus trop qui me présente la personne qui se tient devant moi.

“Tu es là ? Parce que c’est E., que tu remplaçais. Elle est revenue.”

Dans Doctor Who, les oreilles de Clara bourdonnent, parce que son cœur ne bat plus et que c’est un son que tous les humains se sont entraînés à ne plus entendre depuis leur naissance. Son absence est étrange.

“Ah d’accord. Je vois.”

Je dois avoir un sourire infect de suffisance, parce que je tente d’afficher une contenance. Ma tronche ferait sans doute à ce moment-là une usine à memes. Heureusement, une partie de mon cerveau a pris le relai et, en pilote automatique, répond aux questions, informe E. de l’essentiel, parce que dix minutes, c’est bref. J’ai par automatisme gardé à la main le livre que je rangeais quand E. et arrivée. Il est enveloppée dans une pochette en tissu. C’est Laszlo qui me l’a cousue quand j’ai dit une première fois au revoir aux secondes.
Quelques minutes. Des masses d’informations. En effet, il y a eu un léger souci de communication. Et désormais E. va prendre ses classes et moi, demain, je recevrai quelques parents d’élèves. C’est décidé comme ça. J’acquiesce impassible, je ne dis jamais ce qu’il faut comme il faut quand il faut.
Il est 8h25. Tout le monde est au travail au lycée Gallia. Et j’ai l’impression, déjà, de ne plus faire partie du grand corps. Mon cœur s’est remis à battre. Mais, contrairement à Clara, d’autres pulsations suivent. Celles qui me permettront de déposer la voiture au garage.

Nous sommes deux heures plus tard et j’écris. Dans ma tête, c’est encore une grande explosion silencieuse. Même si c’est, je n’en doute pas un instant, le quotidien de milliers de profs remplaçants.

Et si je consigne ça dès maintenant, ce n’est pas pour me plaindre, dénoncer, ou faire un deuil. De deuil il n’y a pas.

C’est sans doute pour conclure, comme dans cet épisode de Docteur Who de la saison 9. Lorsque Clara dit : “Les souvenirs deviennent des histoires quand on les oublie.”

(image tirée de Doctor Who)