Mardi 7 décembre

De plus en plus d’élèves dorment au lycée Gallia. Je veux dire, littéralement. Affalés sur les tables, en début de journée. À tel point qu’un réseau social abrite un compte sur lequel certains prennent des photos de leurs potes en train de se taper une micro-sieste tandis que le prof tourne le dos ou peine à percer une muraille de trente et quelques ados pour certains plutôt carrés (il a fallu auxdits profs environ quarante minutes pour se rendre compte du manège et trouver le réseau en question cela dit, la certitude de certains mômes que nous sommes de grosses buses restant notre meilleure arme).

Venant de collège, où le problème était plutôt l’inverse – comment maîtriser cette source perpétuelle mais terriblement sonore qu’est le môme de douze ans – j’accueille cette nouvelle transgression comme toutes celles qui me sont étrangères : avec malaise, et en me demandant de quoi elle est le symptôme.

Au risque de faire de la sociologie de comptoir, j’ai la sensation que la pandémie a contribué à rendre plus chaotique encore l’horloge adolescente, déjà assez semblable à celles de Dali. Qui plus est, la période de décembre – je le ressens dans mes os de presque quarantenaire – est lourde de fatigue et de froid accumulé.

Mais, sans pouvoir le formuler autrement, je ressens dans ces siestes pirates quelque chose d’agressif. Toutes les fois où j’ai tenté un tête-à-tête avec les ronfleurs en question, j’ai eu le droit à une sorte de morgue condescendante, que je n’avais jusqu’alors pas encore subi dans ce lycée.

C’est un sentiment diffus, confus – je m’en rends compte et présente mes excuses pour ce billet assez brumeux – mais que je ressens régulièrement dans le métier. Un comportement qui s’empare d’un groupe, difficile à expliquer, et qui perturbe les rapports entre profs et élèves. Et c’est petit à petit, en communiquant, en enquêtant, qu’on parvient à mettre un nom et des raisons dessus, à le gérer, à le dépasser.

Un établissement scolaire, c’est aussi un lieu d’indicibles. Mais comme tout prof de lettres, je tente toujours de nommer.

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