Vendredi 10 décembre

“Ahah, vous faites lire Thérèse Raquin à vos élèves de seconde !”
Tricia est une élève de première gentille, rigolote et à la motivation pour le moins aléatoire. Elle est capable de se changer en chef charismatique lors d’étude de textes particulièrement retords comme dodeliner de la tête une heure durant, alors que j’explique que ÇA, C’EST IMPORTANT. (avec le vibrato dans la voix qui va bien).
Pour le moment, elle pointe du doigt le GF qui repose sur mon bureau.
“J’en déduis que vous l’avez étudié également ?
– Oui enfin… On devait le lire l’année dernière, mais je l’ai pas ouvert, hein. Il est toujours dans mon étagère !”
Je secoue doucement la tête.
“Il est vraiment bien, vous savez.
– Roh, monsieur, j’y comprenais rien, en classe.
– Ça c’est parce que vous ne m’aviez pas en cours !”
Elle a le rire faussement indigné qui lui est habituel quand je sors une énormité avant de rejoindre son groupe de camarades en récréation.
Cette année, Tricia a lu, et bien lu Incendies, comme en témoigne un dossier de lecture impossible à falsifier et se mesure à Apollinaire sans chercher à éviter la difficulté. Je suppose qu’elle est comme absolument tous les élèves. Elle est passée à côté de certaines lectures imposées, comme elle a accepté d’autres textes.
Quel est notre rôle, de profs de lettres, dans la culture littéraire des élèves ? Car en fin de compte, l’année est bien courte. Nous n’étudions jamais que des fragments en classe et ceux qui le souhaitent pourront esquiver la lecture, au prix de quelques notes catastrophiques lors d’évaluations de connaissances. Pour autant, je n’ai aucune envie de me transformer en VRP du livre.
C’est peut-être pour ça que j’évite d’étudier les textes que j’aime ou connais trop bien : je tente de découvrir les mots avec eux. Peut-être, s’ils sentent que nous voyageons de concert, seront-ils plus à même de sortir le bouquin de son étagère.
Et puis, surtout, j’aimerais me dire que, comme tout autre lecteur, comme toute lectrice, Tricia a peut-être juste découvert Zola au mauvais moment. Qu’elle y reviendra un jour, si on sème les bonnes graines dans sa mémoire.
Il est bien petit, notre pouvoir. Mais comme absolument tout le reste de notre métier, espérer transmettre le goût de la lecture est un acte de foi. L’expression, à ce moment-là, n’est pas galvaudée. Parce que ce qu’ils m’ont amené à faire, ces lycéens que je porte chaque jour un peu plus dans mon cœur, c’est à me pencher réellement, rigoureusement sur les textes. Et à leur en montrer les infinis auxquels ils peuvent accéder.
Si j’y parviens, quel miracle.
Si j’échoue, c’est aussi ce qui fabrique une lectrice, un lecteur.