Vendredi 17 décembre

C’est la période de Noël. Celle durant laquelle on regarde des films gnangnans qui finissent bien. (D’ailleurs j’ai un super synopsis en tête, avec Emily Blunt qui devient aveugle mais qui s’en sort avec l’aide d’un jeune pharmacien – ils resteront juste amis – de sa tante artiste excentrique et d’une réconciliation miracle avec son père).

Alors il est tant que je me lance dans la rédaction de mon billet gnangnan de Noël. J’ignore quelle est son utilité, vu que je suis principalement lu par des enseignants, ou des personnes acquises à la cause que je vais aborder. Mais tant pis. Attrapez votre meilleur anti-cholestérol, c’est parti.

Ce matin, j’ai assez longuement discuté via les réseaux sociaux, autour de l’éternelle question : pourquoi continuer à faire lire des classiques ? Pourquoi toujours rabâcher Stendhal, Mme de La Fayette, Zola et consorts ? Pourquoi rien d’actuel, pourquoi s’entêter alors qu’il existe des résumés et des films ? Pourquoi pas des livres que lisent les élèves ?
Le discours que je m’apprête à faire, je le répète tous les ans. Il est d’une naïveté confondante, mais je suis d’une naïveté confondante.

Notre boulot à tous, enseignants, quelle que soit notre matière, est de vous faire découvrir ce que vous n’iriez pas chercher spontanément. En français, c’est notamment d’aller fouiller dans des endroits de la littérature dont on dit qu’ils sont compliqués, qu’ils sont ennuyeux, qu’ils sont élitistes, et de vous y amener avec nous. Parce que si on ne vous accompagne pas, alors de moins en moins de monde les ouvrira, ces bouquins. Et les adjectifs que j’ai cités plus haut deviendront vrais. Alors que ces textes, ces livres, sont à tout le monde. À vous autant qu’aux professeurs d’université.
Et oui, parfois, souvent “on ne comprend rien”. Mais vous savez quoi ? C’est le cas pour tout le monde. Quand j’ouvre pour la première fois un Yourcenar ou un Balzac, je n’y comprends rien. Et ça n’est pas grave, c’est une partie du voyage. Devant ce que l’on appelle les grands textes, on est infiniment plus égaux que ce que vous croyez. Tout autant que devant les textes, tout aussi estimables, qui se donnent à nous immédiatement. Entrer dans la lecture, et trouver les gisements de sens. Ce sont deux expressions que vous n’en pouvez plus de m’entendre répéter. Mais c’est ça l’idée. C’est à ça que nous, les profs, servons. Vous donner l’équipement avec lequel vous vous lancerez dans ce voyage. Et oui, oui il peut paraître rude. Oui, il y a des textes qui ne semblent pas aimables.

Mais un texte qui résiste à l’épreuve du temps n’est pas qu’un diktat imposé par une poignée d’universitaires chauves. S’il perdure, peut-être, juste peut-être, mérite-t-il qu’on se penche dessus. Parce que nombreux sont les auteurs que vous découvrirez seuls qui ont fait ce voyage. Et nombreux sont ceux qui se targuent de culture qui n’ont fait que le parcourir. Lire un livre, et ça vous le savez, que vous soyiez amateurs de gros pavés ou de petits texte, de poésie ou de manga, c’est une expérience intime. Rencontrer des mots, des personnages, des situations. Quand vous lisez un classique, et que vous parvenez, seul ou avec l’aide d’un prof, à l’apprivoiser, alors il se passe quelque chose de magique : non seulement vous devenez dépositaire d’une histoire qui sera la votre, vous devenez le meilleur pote ou le pire ennemi de Julien Sorel, dans le Rouge et le Noir, mais vous vous connectez à tous ceux, passés, présents et futurs qui l’ont lu. Et vous voyez, petit à petit, apparaître les briques dont il est construit, des briques qui réapparaîtront dans tellement d’histoires, de strophes que vous aimerez ensuite.

Et même. Même si la littérature ne vous intéresse pas. Rencontrer un texte connu, c’est rencontrer une autre façon de penser, de concevoir l’existence. Personnellement, c’est peut-être ça qui me fascine le plus. J’ai tellement souvent l’impression d’être limité à mes pensées, qui me semblent si singulièrement étriquées. À mes avis, mes opinions. Je n’y trouve que deux remèdes : rencontrer d’autres personnes et lire. Les auteurs que nous vous faisons découvrir, notamment au lycée, sont ceux qui ont souvent contribué à forger le grand océan des pensées. Parfois de façon subtile, parfois sans aucune ambiguïté. Et connaître, même un peu, même partiellement, ces livres, c’est avoir accès à cette immense conscience.

On ne vous demande pas de “connaître” le livre. Bien sûr qu’il faut évaluer. Qu’il y a des notes, des contrôles, des dissertations et des exposés. Mais ça, c’est de l’essentiel : que vous ayiez découvert des mots des situations qui vous étaient étrangers. Que vous ne conceviez pas.

Ces livres sont à vous. Peut-être que, pressés par des exigences, notre quotidien, l’habitude, on oublie de vous le dire. Que c’est un privilège qu’on leur doit, et qu’on vous doit, d’assurer cette rencontre, ce passage. Et une fois que vous vous serez rencontrés, libre à vous de vous entendre ou de vous haïr, d’éprouver une indifférence polie ou de devenir amis. Mais donnez-vous la chance de connaître ces textes. Et, si le courant passe, d’aller plus loin.

Mais il est tard, j’ai trop parlé, et vous ne devez plus en pouvoir de rouler des yeux au plafond. Alors on va attendre la sonnerie. En attendant de rencontrer, à la rentrée, plein de livres compliqués.

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