Samedi 18 décembre

Je suis chauve.
Ou, si j’en crois ce schéma rigoureusement scientifique trouvé je ne sais pas où sur internet, atteint d’une alopécie de type 4a.
Quand on a une confiance en soit de la solidité d’un discours électoral, c’est moyennement simple à gérer. Quand on est prof, ça le devient encore moins. Parce que les élèves, notamment au collège, ont un sens quasi-surnaturel pour repérer, viser, et attaquer les points sur lesquels vous êtes le moins en confiance, que ce soit physiquement (“pourquoi vous parlez pas plus fort ?”) ou au niveau de l’organisation (“et nos copies, elles sont où ?”).
Pas facile. Pas facile quand on tente de se construire une autorité, nouveau dans le métier, nouveau dans le bahut. Et pétri d’incertitude quant à soi-même. Même si l’on se dit, même si je sais, même si je me dis que je suis l’adulte, les regards entendus et les rires étouffés me renvoient directement à mes complexes de môme de quatrième. Où j’avais les cheveux gras (j’ai dû rouler sur le chien de la fée Capillaire dans une vie antérieure, je ne vois que ça).
Jusqu’au moment où j’ai décidé de totalement l’assumer.
“Vous pouvez écrire ce mot au tableau, monsieur ?
– Non seulement nous sommes en dictée, mais en plus, je ne voudrais pas vous imposer la vision de ma calvitie.”
Rires incrédules. C’est une note très particulière, que celle où ils se rendent compte que le prof se fout de lui-même.
La première fois que j’ai essayé, ça m’est revenu dans la tronche. Parce que mes cours, mon attitude, n’était pas encore assez en place. Je suis passé pour une sorte de clown – plus encore qu’auparavant – et les quelques brins d’autorité ont été déracinés. Et puis surtout, ma voix n’était pas assez convaincue.
C’est une sorte de théorème que j’ai découvert, au fil des années d’enseignement : plus on se montre exigeant et rigoureux, plus l’ironie et l’absurde portent.
Mais ça n’était pas facile. Ça n’était pas facile parce qu’aux premiers essais, mes complexes s’agitaient. Et que ça me faisait sortir de mon rôle de prof. Il a fallu faire avec. J’enseigne dans un corps en représentation, six heures par jour. Malgré toutes les innovations pédagogiques que tu veux, tu seras forcément scruté.
Alors j’ai bossé. Et si j’ai commencé à réfléchir aux fringues que je porte, à la façon dont je me tiens, aux couleurs qui me vont, ce n’est pas que pour conjurer les crises de la trentaine et de la quarantaine (vas-y, vas-y, je t’attends, Germaine !) : c’est aussi pour que cette enveloppe, que j’ai traînée pendant plusieurs décennies comme un boulet, devienne mon alliée. Au même titre que mes connaissances, et que le boulot d’après les cours.
“Qu’est-ce qu’il y a Julia ? Ah oui, il fait chaud aujourd’hui, alors je transpire, c’est affreux. Bon, donc on est tous au point sur la différence entre la préposition et la conjonction de coordination ?”
Monsieur Samovar avec son écharpe, ses converses colorées et son stylo licorne qui clignote, c’est mon vaisseau. Celui qui me permet de me présenter, chaque jour, devant les élèves, sans cette boule au ventre, qui avait élu domicile au creux de mon estomac, durant cinq années. Et qui ne s’est plus jamais manifestée depuis, même lors des pires moments de ma carrière.
“Monsieur, je peux vous parler ?
– Oui Rhys ?
– Vous pouvez fermer la porte ?
– Bon. Qu’y a-t-il ?
– Vous pouvez regarder ma tête ? J’ai l’impression que j’ai un peu moins de cheveux, là. Et mon père il a perdu vos cheveux, comme vous, alors j’ai un peu peur… Vous pensez que ça peut m’arriver ?”
… Et même lorsque ça touche au plus trivial, au plus intime, il y a à leur enseigner.