Jeudi 30 décembre

“Le prof il est bizarre.”

Aujourd’hui, discussion sur Twitter (pour ceux qui pratique, discussion initiée par la géniale @MlleMarMar) au sujet des moments où l’on “sort de notre personnage” de prof. Parce que l’on perd le contrôle. Par énervement, incrédulité, fatigue ou autre. Souvent, ce glissement de masque est vu comme une faiblesse. Laisser apparaître la personne sous la persona, c’est prendre le risque de sortir de son rôle. En tant qu’enseignants, passant le plus clair de notre temps devant des ados, nous sommes des vecteurs de norme : norme de langue, de comportement, de valeurs.

Mais un être humain, c’est chaotique. Tout le monde le sait. Même nos élèves, implicitement, parfois. J’ai souvent la sensation que nous essayons de montrer qu’un peu de cohérence est possible. Au prix de pas mal d’efforts. Et parfois, ces efforts ne suffisent pas.

Les premières années de ma carrière – disons les cinq ou six – il était extrêmement simple pour les élèves de me renvoyer à ma personnalité de non-prof, appelons-la Jalk pour des raisons diverses. Le fait de me sentir dépassé, une façon de s’adresser à moi de façon tellement familière que je me sentais autorisé à répondre autrement qu’en Monsieur Samovar, le prof, ou juste cette sensation tenace, qui m’a poursuivie durant des années, de ne pas être à ma place dans ce boulot. Monsieur Samovar était très fragile.

Comme absolument tout dans la profession, le temps m’a permis de solidifier ma persona. De prendre du recul quand je perdais pied. Et finalement, de trouver une parade, quand je me retrouvais à nu.

Cette parade, comme l’a très bien analysé la fameuse Mlle MarMar, c’est l’absurde. Elle s’est révélée il y a six ans, je crois, lors d’un cours particulièrement chaotique au collège Ylisse, devant une classe de quatrième… des plus musclées dirons-nous. J’avais donné une consigne jugée injuste par un élève qui s’était mis à m’interpeler tandis que le reste de la classe en profiter pour échanger ses plans du week-end, à base de KFC, de Play et de foot avec les potes. Le genre d’ambiance quasi-impossible à rattraper avec eux, et s’étant installée après huit minutes de cours. Je sens mes tripes chauffer à blanc et faire des nœuds marins. Je vais hurler, ça ne marchera pas, sanctionner, ça ne fonctionnera pas.

Pour une raison qui m’échappe, traîne dans mon sac de cours une peluche du Petit Poney Rarity, que C. et M. m’ont offert pour mon anniversaire. Mon cerveau m’avertit que ce que je m’apprête à faire est probablement très très con, mais a aussi un peu envie de voir le résultat, il n’intervient donc pas. Je saisis la bestiole par la queue et commence à la marteler consciencieusement sur le bureau en hurlant “Regardez ce que vous me faites faire ! REGARDEZ CE QUE VOUS ME FAITES FAIRE !”

Le silence s’est fait à mon troisième cri, je continue jusqu’au dixième.

Et non. Ça n’a pas tout arrangé. On n’est pas dans une série. Mais ça m’a permis de rajuster mon masque. De changer un peu l’ambiance. C’est devenu mon joker. L’absurde. Moins extrême que cette première fois. Mais

Effectuer une parodie de grand jeté.

Mimer divers instruments.

Chanter des “Envie de hurleeeeeeer” sur diverses mélodies.

Rejouer la scène de la marmotte et du papier alu. (les vrais savent)

“Le prof il est bizarre.”

Comme je l’ai écrit sur Twitter, je préfère passer pour le mec en orbite autour de Saturne que de sentir mes entrailles se contracter, et d’avoir l’impression que je ne vais pas m’en sortir. L’absurde comme le dernier rempart, entre Jalk et Monsieur Samovar. Pour moi, ça fonctionne.

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