Samedi 11 décembre

Je suis toujours à contretemps. Pour tout. C’est comme n’importe quel autre trait de personnalité, on apprend à vivre avec.

En ce moment, c’est avec le boulot. Une semaine avant les vacances de Noël, et un probable départ du lycée dans lequel je remplace. Encore que. Ce départ a été tellement repoussé que je ne jure plus de rien. Et me voilà en train de bosser avec une rigueur dont j’ai rarement fait preuve. J’ai beau avoir tenté de prendre du recul – j’ai même aimé l’avoir, ce recul, qui me permettait de ne pas à trop avoir à m’engager – j’ai fini par être attiré dans le champ gravitationnel. Désormais, je suis prof de lycée. Les expériences que j’ai vécues auparavant ne flotte plus autour de moi, comme des fantômes. Elles ont été soigneusement rangées dans les boîtes à souvenirs. D’où je devrai probablement les sortir d’ici quelques semaines.

Narcissisme, je me regarde dans la glace après avoir couru : je suis un peu moins dégueulasse que d’habitude. La rigueur dans un domaine, ça tire tout le reste : je suis régulier dans mes révisions d’agreg, ma pratique sportive, ma préparation de cours. Encore une fois, à contretemps. Sauf pour l’agreg, espérons.

Hier, j’ai eu T. au téléphone. Qui s’est sauvé – dans tous les sens du terme – en changeant de boulot. Parfois, je me demande si quitter l’Éducation Nationale me permettrait, moi aussi, de me préserver. Et dans le regard du reflet, que, pour une fois je parviens à soutenir, je lis quelque chose d’un peu plus déterminé. D’un brin plus serein. Cette année, différemment mais comme toujours, mon métier fait de moi une meilleure personne.

Et j’ignore si je pourrais vivre ça ailleurs.

Alors pour l’instant, je me dis que je n’ai pas besoin d’être sauvé.

Vendredi 10 décembre

“Ahah, vous faites lire Thérèse Raquin à vos élèves de seconde !”

Tricia est une élève de première gentille, rigolote et à la motivation pour le moins aléatoire. Elle est capable de se changer en chef charismatique lors d’étude de textes particulièrement retords comme dodeliner de la tête une heure durant, alors que j’explique que ÇA, C’EST IMPORTANT. (avec le vibrato dans la voix qui va bien).
Pour le moment, elle pointe du doigt le GF qui repose sur mon bureau.

“J’en déduis que vous l’avez étudié également ?
– Oui enfin… On devait le lire l’année dernière, mais je l’ai pas ouvert, hein. Il est toujours dans mon étagère !”

Je secoue doucement la tête.

“Il est vraiment bien, vous savez.
– Roh, monsieur, j’y comprenais rien, en classe.
– Ça c’est parce que vous ne m’aviez pas en cours !”

Elle a le rire faussement indigné qui lui est habituel quand je sors une énormité avant de rejoindre son groupe de camarades en récréation.

Cette année, Tricia a lu, et bien lu Incendies, comme en témoigne un dossier de lecture impossible à falsifier et se mesure à Apollinaire sans chercher à éviter la difficulté. Je suppose qu’elle est comme absolument tous les élèves. Elle est passée à côté de certaines lectures imposées, comme elle a accepté d’autres textes.

Quel est notre rôle, de profs de lettres, dans la culture littéraire des élèves ? Car en fin de compte, l’année est bien courte. Nous n’étudions jamais que des fragments en classe et ceux qui le souhaitent pourront esquiver la lecture, au prix de quelques notes catastrophiques lors d’évaluations de connaissances. Pour autant, je n’ai aucune envie de me transformer en VRP du livre.
C’est peut-être pour ça que j’évite d’étudier les textes que j’aime ou connais trop bien : je tente de découvrir les mots avec eux. Peut-être, s’ils sentent que nous voyageons de concert, seront-ils plus à même de sortir le bouquin de son étagère.

Et puis, surtout, j’aimerais me dire que, comme tout autre lecteur, comme toute lectrice, Tricia a peut-être juste découvert Zola au mauvais moment. Qu’elle y reviendra un jour, si on sème les bonnes graines dans sa mémoire.

Il est bien petit, notre pouvoir. Mais comme absolument tout le reste de notre métier, espérer transmettre le goût de la lecture est un acte de foi. L’expression, à ce moment-là, n’est pas galvaudée. Parce que ce qu’ils m’ont amené à faire, ces lycéens que je porte chaque jour un peu plus dans mon cœur, c’est à me pencher réellement, rigoureusement sur les textes. Et à leur en montrer les infinis auxquels ils peuvent accéder.

Si j’y parviens, quel miracle.
Si j’échoue, c’est aussi ce qui fabrique une lectrice, un lecteur.

Jeudi 9 décembre

Il y a quelques mois, quelqu’un m’a écrit qu’il ne se sentait pas en symbiose avec lui-même. Certains mots se figent instantanément dans l’ambre de la réflexion, ils occupent un vide jusqu’alors douloureux. Se sentir en symbiose avec soi-même. J’y aspire profondément, et ignore comment y parvenir de façon durable.

Mais ça arrive. Parfois au boulot.

Quand tu as décidé, cette fois-ci, de préparer ton cours de manière impeccable. Dont les tableaux et les activités sont impeccables, pas parce qu’ils maîtrisent les tableaux et les listes à puce, mais parce qu’ils ont bossé leurs textes à fond, et qu’il en ressort une pensée claire, accessible, et qui se transcrira donc, limpide, sur un écran d’ordinateur.
Ou un bout de post-it.
Et que ça fonctionne.

Quand tu n’as pas oublié, malgré tout, tes réflexes grignois. Et que tu te rappelles M., jamais fébrile devant les classes qui tentaient de prendre le pouvoir. Mais jamais non plus dans le désir de vengeance. Et que tu leur mets cher au niveau du travail. Pas par rancœur ou autoritarisme. Juste pour leur rappeler pourquoi ils sont là, pour rassurer ceux qui veulent bosser et reposer le cadre pour ceux qui déconnent.

Quand tu retrouves ton équipe de collègues de français. Ouais, même si tu es TZR, même si tu risques, de semaine en semaine, de partir, ils sont devenus ton équipe. Que B. te fournit, à quinze minutes de ton début de cours, LE document qui le complète admirablement. Que C. te propose une mise en commun simple, humble et efficace des ressources pour préparer le bac. Que tu as envie d’aller boire un verre avec A. pour débriefer de la semaine.

Parfois, il y a des jours fatigants, mais où tu n’as pas eu besoin d’aller contre toi. Contre ta pensée.

Tu espères aussi, pour terminer, que ceux qui ne sont pas en symbiose avec eux-mêmes connaissent ce genre de moments.

Mercredi 8 décembre

Parmi les collègues, il y a C. Elle est prof de SES avec l’une de mes classes. En clair cela veut dire que je la croise très peu souvent, jeu des spécialités oblige.

Malgré tout, elle fait partie de ces collègues que, de loin j’admire. Parce qu’il y a en elle quelque chose d’éminemment serein. Et ordonné. L’adjectif peut sembler surprenant, mais est approprié. C. semble aborder toutes les situations avec rigueur : ses cours, dont elle parle avec sa stagiaire V. – je n’ai jamais vu une tutrice considérer sa stagiaire autant d’égale à égale – les débats en salle des profs, auxquels elle ne participe qu’après avoir pris le temps de réfléchir, ou les conflits avec les élèves.

Pour le bordélique absolu que je suis, cette façon d’être est absolument fascinante. Et aujourd’hui, alors que nous devons gérer un peu par hasard un groupe d’élèves ensemble, et que la situation devient chaotique, elle ne se braque pas. Elle accepte. Et, devant mon regard un peu surpris, lance, sans élever la voix : “Les consignes qu’on leur a données n’étaient pas claires.”

De temps en temps, dans l’enseignement, il y a des phrases simples, tellement simples qu’elles ne font pas de bruit, et qu’on a tendance à les oublier.

Celle-ci en fait partie.

Mardi 7 décembre

De plus en plus d’élèves dorment au lycée Gallia. Je veux dire, littéralement. Affalés sur les tables, en début de journée. À tel point qu’un réseau social abrite un compte sur lequel certains prennent des photos de leurs potes en train de se taper une micro-sieste tandis que le prof tourne le dos ou peine à percer une muraille de trente et quelques ados pour certains plutôt carrés (il a fallu auxdits profs environ quarante minutes pour se rendre compte du manège et trouver le réseau en question cela dit, la certitude de certains mômes que nous sommes de grosses buses restant notre meilleure arme).

Venant de collège, où le problème était plutôt l’inverse – comment maîtriser cette source perpétuelle mais terriblement sonore qu’est le môme de douze ans – j’accueille cette nouvelle transgression comme toutes celles qui me sont étrangères : avec malaise, et en me demandant de quoi elle est le symptôme.

Au risque de faire de la sociologie de comptoir, j’ai la sensation que la pandémie a contribué à rendre plus chaotique encore l’horloge adolescente, déjà assez semblable à celles de Dali. Qui plus est, la période de décembre – je le ressens dans mes os de presque quarantenaire – est lourde de fatigue et de froid accumulé.

Mais, sans pouvoir le formuler autrement, je ressens dans ces siestes pirates quelque chose d’agressif. Toutes les fois où j’ai tenté un tête-à-tête avec les ronfleurs en question, j’ai eu le droit à une sorte de morgue condescendante, que je n’avais jusqu’alors pas encore subi dans ce lycée.

C’est un sentiment diffus, confus – je m’en rends compte et présente mes excuses pour ce billet assez brumeux – mais que je ressens régulièrement dans le métier. Un comportement qui s’empare d’un groupe, difficile à expliquer, et qui perturbe les rapports entre profs et élèves. Et c’est petit à petit, en communiquant, en enquêtant, qu’on parvient à mettre un nom et des raisons dessus, à le gérer, à le dépasser.

Un établissement scolaire, c’est aussi un lieu d’indicibles. Mais comme tout prof de lettres, je tente toujours de nommer.

Lundi 6 décembre

“On n’arrive pas à se débarrasser de vous !” rigole Imeya en entrant en classe. Les secondes Volcanion s’assoient dans un désordre qui commence à m’inquiéter un petit brin.

Le hasard a fait que je resterai au moins jusqu’à Noël au lycée Gallia. C’est un privilège. Mais ce privilège a un prix. Il faut dire ce qui est : j’ai eu tendance à lâcher un peu, au niveau de la rigueur, ces dernières semaines. Ne sachant ni où j’allais, ni vers où je devais mener le navire, j’ai lancé des activités moins exigeantes, faciles à conclure si jamais je devais changer d’établissement du jour au lendemain.

Maintenant que je suis responsable des élèves pour au moins deux semaines, il faut s’y remettre, sérieusement. Durant deux semaines notoirement délicates au niveau de l’attention. Et c’est là que je dois faire face à mes contradictions : intellectuellement, je sais que je me dois d’être exigeant, et parfois intransigeant, lorsque je fais passer des notions compliquées. Ici, en l’occurrence, la méthodologie de la dissertation. Parce qu’il existe des passages du programme aux contours abrupts. Qui nécessitent que l’on soit le guide incontestable du navire : rédiger une problématique, dégager un plan, ça ne se fait pas au pif. Donc il y aura des exercices pas toujours rigolos, pas toujours facile à habiller du vernis un peu improbable, un peu fun qui est habituellement ma poudre magique.

Mais même si je sais parfaitement tout cela et que l’expérience me l’a maintes fois démontrée, une partie très immature de moi a littéralement l’impression de crever lorsque je deviens ce prof. Il n’y a aucune excuse : je fais mon boulot. Et imposer des règles, des cadres stricts est l’un des aspects du job. Mieux : il est aussi un pacte de confiance avec les élèves. La certitude qu’on leur apporte quelque chose d’important.

Peut-être n’y a-t-il besoin d’aucune explication : cette autorité aux angles plus aigus, à la voix moins douce est l’un de mes points faibles. Je construis autour. Je sais, en l’approchant, que je suis sur la bonne voie. Ce n’est pas du masochisme, juste accepter que l’on enseigne avec tout ce que l’on est. Et jamais, jamais les collègues, se sentir petit ou diminué de ne pas y arriver cette fois-ci. Il y a plein de façon d’y parvenir.

Alors demain, j’aurai probablement l’impression de me noyer.

Mais même si c’est contre-intuitif, c’est là qu’il faut prendre une grande inspiration. Et continuer.

Dimanche 5 décembre

Et le dimanche, on s’évade !

Ce soir, je sacrifie à ma passion pour le jeu vidéo et pour le cosplay !

Samedi 4 décembre

Week-end durant lequel nous parlons énormément boulot avec le Chevalier.

Douze années de boulot nous séparent. Il est au début, moi quelque part au milieu de l’aventure. Il est au début de l’intrigue où les péripéties sont encore nombreuses : premières mutations, découvertes des niveaux. Désillusions et découvertes inattendues.

Pour moi, l’histoire se renouvelle afin de ne pas s’essouffler. Un cycle s’est achevé, celui de la REP+, et après un tome de transition, j’ai entamé une nouvelle quête. À voir si elle aura le dynamisme de la précédente.

Et pourtant au cours de cette grande conversation quasi ininterrompue de deux jours, je n’ai à aucun moment la sensation d’être le mentor. Je réapprends, en permanence. Ce que j’accumule d’expérience ne me donne pas la solution. Je deviens peut être un peu plus prudent, plus humble (je sais, on ne dirait pas, comme ça), plus vigilant. Mais ce week-end, j’apprends autant d’un collègue ayant un an d’expérience que de vétérans.

Et c’est joyeux.

Vendredi 3 décembre

Escapade vers le nord. Dans le train, la série du lycée Gallia se termine. J’y resterai finalement jusqu’aux vacances de Noël.

Cadeau chaotique.

Jeudi 2 décembre

Selon le test de personnalité Myers-Briggs, je suis un ENFP. Ça signifierait, entre beaucoup d’autres choses, que je suis plein d’une “énergie chaotique”.

En vrai ça ne me plaît pas trop. J’aimerais faire partie de ces catégories sérieuses, les “mentors”, les “stratèges”. Énergie chaotique…

Aujourd’hui, comme tous les jeudis depuis le début de l’année, j’ai terminé ma semaine au lycée Gallia. (Oui, j’ai la chance de ne pas être devant les élèves le vendredi). Et comme la semaine dernière je suis parti, sans savoir si je serai là lundi. Peut-être mon remplacement sera-t-il à nouveau prolongé. Peut-être pas. Je donne du travail à faire, des évaluations, sans savoir si ce sera moi qui les ferai passer ou pas.
Ne pouvant pas prédire, j’ai inclus dans mon cours sur le roman un exercice de joute verbale. Parce qu’hier soir, tard, Jowy m’a demandé des conseils pour progresser à l’oral, il veut faire du droit. Alors pourquoi pas. Et ça a plu au reste de la classe.
Ne pouvant pas prédire, on a fait un petit exercice d’écriture poétique avec cette classe de première mutique depuis le début de l’année. Et ils ont totalement adoré. Se sont amusés à trifouiller les structures grammaticales, à créer calli- et lipogrammes.
Ne pouvant pas prédire, j’ai, dans une autre classe, enjoint Iris a défroncer les sourcils, sur la poésie également. “En fait, il faut écrire un texte compréhensible et en faire n’importe quoi !” a-t-elle protesté, un peu frustrée. Je lui ai dit que c’était presque ça. Elle a rigolé et elle a crée un truc super chouettes.
Ne pouvant prédire, j’ai conclu les cours par un “à lundi peut-être” aux élèves. Qui ont répondu par “Non. À lundi.”

Ne pouvant prédire, je me faufile entre les gouttes, je bâtis sur du sable, je saute de planètes en planètes. Ne pouvant prédire, je libère toute mon énergie chaotique.

Faut avouer que ça marche pas mal.

Allez vous faire enfariner, Myers et Briggs.