Lundi 31 janvier

Tous les coureurs en ont fait l’expérience : que l’on parcoure cinq, quinze ou quarante-deux kilomètres, le corps décidera systématiquement que les dernières foulées sont épouvantablement difficile, même si l’on est un athlète chevronné.

Il en est de même dans les établissements scolaires. Je suis cette année dans la zone qui a ses vacances le plus tôt : au bout de cinq semaines, ce qui est très bref (et laisse envisager d’une dernière période d’une longueur autantenemporteleventesque). Malgré tout, je suis totalement crevé, et les mômes dans un état d’énervement alarmant. Iels se bagarrent, pleurent, ne parviennent plus à se concentrer.

Prendre du recul, pour les élèves comme les profs, devient épouvantablement compliqué. Et même si j’écris en ce moment ces mots, à l’issue d’une journée qui s’est mal passé (j’ai haussé la voix et fait chut, ce qui ne me sert à rien, à part augmenter ma pression artérielle et me faire ressembler à une cocotte minute), je n’arrive pas à redescendre. La petite voix qui chuchote à nouveau que c’est foutu, que ça ne sert à rien… Alors que non, en fait. Si ça se trouve, demain se passera beaucoup mieux. Mais c’est difficile à croire.

Allez, rappelle-toi. Dans ces moments-là, tu mets tes chansons les plus atroces, et un pied devant l’autre. Jusqu’à la ligne d’arrivée.

Dimanche 30 janvier

Et le dimanche, on s’évade !

Avec Giedre, qui dit sa façon très personnelle de défendre l’environnement (c’est plein de gros mots).

Samedi 29 janvier

Fin de cette semaine explosive. Un jour passé à se concentrer, deux à incendier ses cellules cérébrales, deux autres à se reconnecter aux mômes. J’ai répété à maintes reprises que si j’aime autant ce métier, c’est parce que je ne me couche jamais en me disant que la journée a été inutile. Les cinq fois vingt-quatre heures qui viennent de s’écouler l’ont confirmé. C’était brûlant. Et brillant.

Et vous savez quoi ? J’ai encore la force de vivre tout ça.

Vendredi 28 janvier

Tous les jours à 13h50, c’est le quart d’heure de lecture : les élèves, pendant quinze minutes, lisent ce qu’ils souhaitent. Et les enseignants aussi. C’est un moment particulièrement paisible dans la salle 56, qui m’a été attribuée. Yonas le sait.

Yonas, c’est cet élève furax contre le monde qui essaye de provoquer l’intégralité des adultes, et pas mal d’enfants. Depuis que nous nous connaissons, il a montré une régularité étourdissante à chercher ce qui aurait pu me faire réagir. Et s’est heurté à un double blindage : mon expérience Crimea + Ylisse, ainsi que ma décision qu’il n’y parviendrait pas. Pendant qu’il explorait ma résistance mentale et physique, je n’ai pas été inactif. J’ai tenté de l’intégrer à la classe par tous les moyens : en lui donnant des responsabilités, plus de libertés, moins de tâches, en parlant avec lui, en usant de médiateurices, en passant par sa famille, par la CPE, par les AED, en tentant des activités ultra cadrées ou totalement fantaisistes. Rien à faire. Yonas veut ma tête.

Et aujourd’hui, il pense pouvoir l’obtenir. Il va démolir le petit havre du quart d’heure. En commençant par se pointer sans son masque. Je lui rappelle, du ton robotique qui est le mien quand je le réprime là-dessus, qu’il le porte ou s’en va. Il le met en vociférant que je suis un tyran. Puis, après que tout le monde se soit assis et que les textes aient étreint les petits lecteurs, il sort à grand bruit un volume à couverture rigide.

“Monsieur je lis un MANGA.”

Je comprends ce qu’il va se passer. J’aimerais l’avertir que c’est peut-être le stratagème le plus nul auquel il puisse recourir. J’aimerais m’occuper de lui. Mais on n’est pas prof sans un peu de pragmatisme. Je dois aussi préserver la classe, et ne peut me permettre de me concentrer juste sur lui.

“D’accord. Chut.
– Vous aimez pas ça, les mangas, vous.
– Si. Mais là, vous voyez, les autres lisent.
– Ah ouais ? Vous lisez quoi ?
– Les questions personnelles, c’est à la fin de l’heure, et si je le veux, vous connaissez la règle.
– Ouais, le prof il fait genre il connaît mais en vrai il connaît pas. De toutes façons, ça, c’est nouveau.”

Je jette un coup d’œil à la couverture. Kenshin le Vagabond me renvoie un regard absorbé. Avant sa réédition, il y a un an peut-être, l’œuvre avait un peu disparu des radars grand public.

Kenshin est le premier manga que j’ai lu. Je peux encore citer le nom de tous les protagonistes et celui des dix sabres, ainsi qu’une bonne partie des techniques secrètes.

“Yonas, vous devriez lire, elle est bien en plus, cette partie-là de l’histoire.
– Genre vous connaissez. Il se bat avec quoi, Kenshin ?”

En tant que prof, je devrais refuser ce jeu dans lequel il souhaite m’entraîner. Lui rappeler qu’il reste un élève, un élève auquel on consacre beaucoup de temps. Peut-être lui demander de vider les lieux, étant donné que depuis cinq minutes que nous sommes là, je me suis occupé de lui, et exclusivement de lui. Ce serait la chose responsable à faire.
Mais je dois aussi préserver la classe. Mon statut. Je décide que ce coup-là sera plus rentable.

Je m’applique à garder les yeux le plus neutre possible. Et j’ai le même ton que si Yonas m’avait demandé de faire pipi par terre.

“Avec un sabre à lame inversée.”

Son pote à côté émet un petit “wooooh”. Yonas me fixe. J’aimerais tellement qu’il arrive à comprendre ce coup de taille. Arrête. Arrête ces coups qui te reviennent toujours dans la tronche. Et si tu ne peux pas encore accepter d’aide, accepte que je ne te veux pas du mal.“

Il détourne le regard. Sans insolence. Et après le quart d’heure de lecture, alors que le cours commence vraiment, il lève la main, son masque parfaitement ajusté.

"Je peux aller à l’infirmerie ? J’ai mal au ventre.”

Il sort, accompagné d’un camarade. Silence plombant. Ça n’a rien d’un triomphe. Mais si seulement ça pouvait faire avancer, juste un petit peu, les choses.

Jeudi 27 janvier

“Ah mais tu savais pas !”

C’est probablement l’une des phrases que j’entends le plus souvent, depuis que je suis arrivé au collège Hoshido. Et je commence à croire que je vais l’entendre encore un bout de temps. Quand je me retrouve coincé à l’entrée du collège (“Il n’y a plus de clés à prêter, ah mais tu savais pas !”) que je me suis pris la tête avec un élève particulièrement odieux (“Il vit une situation familiale très compliquée, ah mais tu savais pas !”) ou que je ne trouve plus les documents enregistrés sur l’ordinateur (“on avait parlé d’un reset des serveurs au début de l’année, ah mais tu savais pas !”). J’enchaîne les faux pas dans la danse de cet établissement au fonctionnement bien huilé. Je rote à table et parle avec un accent étrange, ça gêne un peu tout le monde : ça ressemble à ça.

Ce n’est la faute de personne. Quand je suis arrivé, on m’a donné beaucoup d’informations, les plus importantes, et tout le monde est reparti vaquer à ses occupations : tenir à flot un gros bahut dont les effectifs de classe varient autant que mon humeur chaque jour en raison de la situation sanitaire et d’un protocole aussi pratique qu’un marteau pour pêcher à la ligne. Et il me manque plein d’infos : celles qu’on échange à l’oral lors de la première journée, celles sur des documents qu’on avait tiré à assez d’exemplaire en septembre mais qui, en janvier, n’existe plus, les idées qui se sont exprimées oralement entre collègue à la suite de réunion. Et je sais qu’il serait injuste de ma part d’en vouloir à qui que ce soit. Ironie du sort : moi qui mettait un point d’honneur à vouloir accueillir le mieux possible les collègues lorsque j’étais en poste fixe à Ylisse, je me rends à présent compte à quel point les contractuels et TZR arrivant en cours d’année ont dû être désarmés.

Ah mais je ne savais pas. J’ai un retard que je peine à combler, et qui grève ma relation aux classes et à l’établissement. C’est un nouvel obstacle que je vais apprendre à gérer. S’il y a une chose que j’ai appris dans ce métier, c’est qu’il faut rester leste, le sol n’est jamais stable.

Mercredi 26 janvier

Et voilà. Quatorze heures à faire fonctionner sa cervelle à plein régime. À s’isoler dans un coin de sa tête, où il n’y a plus que le son d’une pensée. Quatorze heures à s’abstraire de toute réalité cohérente pour n’exister qu’au sein de règles que l’on a choisies.

C’était bien. En fait.

Et demain, retrouver le monde.

Ce sera bien. En fait.

Mardi 25 janvier

Pour la première fois depuis quatorze ans, je me retrouve à la place de mes élèves. Enfin pas tout à fait. Mais sur une chaise, un stylo à la main. Et c’est parti pour sept heures. Le fameux concours de l’agrégation, que je tente pour la première fois. J’ai de la chance, je le passe juste parce que je veux améliorer mon confort de prof. Et pour une autre raison, qui est le secret au centre de mes secrets. Je l’ai préparée dans mon coin, et, probablement, de façon beaucoup trop chaotique. Je ne sais pas vraiment faire autrement, à moins d’y être contraint.

Et alors que le sujet est déposé devant nous, alors qu’une petite voix me souffle que de toutes façons c’est inutile, que ça fait trop longtemps, que je suis trop vieux, ce n’est plus la conscience qui fonctionne, c’est quelque chose de beaucoup plus ancré. La salle 003 du lycée de Kerichen, la chambre d’internat. Pas de nostalgie, mais des réflexes, qui refusent l’usure du temps. Les textes prennent petit à petit sens, les idées s’organisent. Elles sont encore un peu floues, mais une alarme fuse dans ma tête, il est temps d’écrire. Je termine avec juste assez de temps pour la relecture.
Sans doute les connaissances n’y étaient pas encore. Pas assez ajustées. Mais les réflexes oui. Je n’en tire aucune fierté, ça fait partie de moi. Comme j’ai fini par acquérir un instinct pour savoir exactement à quel moment lancer quel sort quand je joue prêtre sacré à World of Warcraft. Comme je paniquerai toujours, quoi qu’il arrive, quand je dois prendre le train. Comme je m’endors en moins d’une minute. J’ai cette capacité à m’organiser lors d’un devoir sur table. Et mine de rien, à presque quarante ans, ça me rend heureux de m’en rendre compte.

Lundi 24 janvier

Demain, c’est l’agrégation. Alors pour une fois, je ne vais pas parler d’éducation, mais de ce qui me donne du courage. Une anecdote totalement anodine, mais que je me donne le droit de consigner ici.

Quand j’étais en seconde, je n’avais pas le droit de regarder de films d’horreur. N’étant pas un ado sociable, je n’avais pas tellement eu l’occasion de déroger à la règle. Alors, j’écoutais ce que racontaient les copains. On est en 1997, je suis en seconde et les Spice Girls chantent Wannabe. Je parle avec C. qui a vu Scream au cinéma. Et j’ai toutes les peines du monde à imaginer l’intrigue, n’ayant presque pas de modèles de référence. C. évoque l’épouvantable apparition qui massacre des jeunes gens les uns après les autres. Et puis il y a ce bref échange.

“Et donc, là, il attaque Sidney, la fille, et elle s’en sort.
– Mais comment est-ce qu’elle fait pour s’en sortir ?
– Ben… Elle se bat, et elle est trop forte pour le tueur.”

Les explosions les plus bruyantes sous mon crâne sont toujours advenues par la pop-culture. C’est le cas cette fois-là. Même s’il y a un tueur, même s’il semble invincible, Sidney Prescott est capable de lui échapper. Non. Ce n’est pas ça qui est dingue. Ce qui est dingue c’est que ce n’est pas une fatalité. Le tueur peut échouer, peut ne pas réussir à tuer, quelqu’un peut se battre contre lui.
Je suis en seconde et, même pour un lycéen, très naïf. Mais il se joue pour moi quelque chose de primordial. L’autodétermination, le pouvoir de la fiction, l’indépendance.

Je verrai Scream dans l’amphithéâtre du lycée l’année suivante, on a eu la cassette vidéo pour le club ciné. Ce sera chouette, surtout de voir Sidney casser la gueule à Ghostface, mais pas aussi puissant que ce que j’avais imaginé. Aucun regret, je m’en doutais.

Et c’est resté. Ce souvenir ne me donne pas un regain de courage, lorsque je l’évoque. Mais il me rappelle que je peux en trouver, que je peux imaginer Sidney refuser au tueur ce qui le définit. D’en faire juste un connard dans un costume grotesque.

Parmi le tourbillon de pensées qui m’assaillira demain, il y en aura une qui soufflera vers Woodsboro.

Samedi 22 janvier

Trois jours que je m’octroie à réviser, lors de cette première passe d’armes entre l’agrégation et moi.

Trois jours à ne penser qu’à de l’écrit, à oublier les mômes.

Ça me fait du bien.

Et ça me fera du bien de retourner les voir.

Parfois, la vie est un cercle vertueux.