Vendredi 21 janvier

Dans l’imaginaire collectif – et de pas mal de campagnes électorales très limites – un contrôle d’une classe de collège se déroule dans un silence monacal, les élèves transpirant en silence sur leurs copies, tandis que le prof, un œil sur ses ouailles et l’autre sur un bouquin (bonjour l’agilité oculaire), surveille son cheptel.

Me concernant, ce n’est pas vraiment le cas. Le compteur de pas de ma montre explose, les jours d’évaluation. Parce qu’un contrôle, c’est une autre façon de connaître les élèves. Pour peu que l’on se trouve dans une classe à peu près studieuse, il s’agit d’instants précieux, où l’on peut aller vers les élèves.

Vers Maximilian, par exemple, dont je parlais hier. Il est en train de dessiner, et s’applique très très fort à ignorer le sujet. S’il pouvait porter un T-shirt “Je te provoque”, et des néons clignotants, il le ferait. Je m’applique à prendre la voix la plus égale possible.

“Il faut commencer, Maximilian.
– Ben oui mais j’ai pas envie, je ferai pas.
– Il faut le faire. Prenez une copie.
– Non, mais je fais pas en fait.
– D’accord. Alors vous allez partir en vie scolaire.”

C’est le moment délicat. Ne pas le formuler comme une menace, mais comme le résultat d’une équation qu’il a lui-même posée.

“Mais non, mais je reste ici.
– D’accord. Donc commencez l’évaluation.
– … Je la fais directement sur la feuille, pas sur une copie.
– Hmm hmm.”

Maximilian ne fait jamais le travail demandé. Je m’applique à affecter l’indifférence. Qu’il accepte le devoir – qu’il fera intégralement – est déjà une victoire. Pas après pas. La copie, ce sera la prochaine fois. Surtout ne pas le féliciter, d’accepter des codes que chaque élève suit. Un peu plus tard, je lui ferai remarquer que ses réponses sont illisibles. Il les réécrira toutes avec application.

À quelques pas de là, Nel dodeline de la tête. Ce grand gars sportif me donne l’impression de lutter avec son stylo.

“Ça va Nel ?
– …
– Nel ?
– Monsieur, je peux pas la faire à un autre moment, l’éva ?
– Pourquoi ?
– J’ai fini le sport à 22 heures hier. Après les devoirs… J’ai pas révisé, en vrai, et là je dors.
– Il y avait quelque chose de particulier, hier soir ?
– Non mais d’habitude, je récupère, en première heure, le vendredi. C’est pour ça que je participe pas et que je fais semblant d’écrire. Après, je récupère le cours sur Flik. Mais là, le contrôle…”

Il me regarde, honteux, tandis que dix alarmes s’allument sous mon crâne. Appeler les parents. Vite. Il n’est pas le premier élève dont la myriade d’activités finit par l’épuiser. Un môme à l’agenda de ministre, déjà au bord du burn-out.

Je n’ai pas tellement le temps d’en demander davantage. Une petite voix me fait tourner la tête. Rosa vire à l’écarlate en me voyant arriver.

“Pardon monsieur, je peux aller dans le couloir ?
– Pourquoi ?
– J’ai besoin de lire à haute voix, les consignes. Sinon je comprends pas.”

Je rassure la petite et lui aménage rapidement un coin à l’écart dans la salle (grande, heureusement). Je m’empresse de consulter son dossier. Aucune note n’apparaît, aucune demande d’aménagement.

“Vous en avez parlé à vos professeurs ?
– Un peu en primaire. Je devais passer des tests, mais il y a eu le Covid et…”

Prise de notes et mail au professeur principal.

La promenade dans les rangs continue. Et autant de micro-événements. Perpétuellement décoincer des mômes en panique devant leur feuille en leur soufflant que leur première intuition est la bonne (c’est souvent le cas), désamorcer les tentatives de triche en dédramatisant l’événement (“c’est pour moi. Pour voir si je vous ai bien appris.”), s’apercevoir que l’évaluation aménagée pour l’une est trop facile, pour l’autre trop compliquée.

Ça n’est pas pour rien, que cette heure s’appelle un contrôle.

À la fin de l’heure, j’explique aux cinquièmes Dardargnan que je serai absent en début de semaine :

“Pourquoi ?
– Je passe moi aussi une sorte de contrôle.
– Oooh ! On pourra voir ce que c’est ?
– Si vous voulez.
– Et c’est pareil que là ? Vous travaillez et le prof il vient vous expliquer ?
– Non. Là on est vraiment vraiment tout seul.
– Ouah dur. Bon courage monsieur !”

Jeudi 20 janvier

La cinquième Dardargnan est celle qui aura mis le plus de temps à se concrétiser. Sans doute parce qu’elle se compose des personnalités les plus disparates. Il y a des élèves vraiment excellentes, tout comme Emélia, qui semble considérer absolument normal d’avoir lu la moitié de ma liste de conseils de lecture du chapitre en deux semaines et demie (quinze bouquins quand même) ou Jeane, qui pourrait limite passer le CAPES de lettres, quand je vois la façon dont elle explique les règles les plus retorses de l’accord des verbes pronominaux sans jamais perdre son calme.

Il y a aussi Maximillian. Un môme du chaos. Peut-être moins en colère que Yonas, dont j’ai déjà parlé en ce journal, mais souhaitant tout autant semer le chaos dans la classe. Parce que ça l’amuse. Et que me voir conserver un flegme de lady britannique face à ses mignonnes algarades l’énerve.

Et puis, bien sûr, il y a Nel. Le beau gars sportif de la classe, que tout le monde admire, respecte, ou aime un peu. Nel qui a passé une bonne semaine à se demander s’il allait devoir lutter avec moi pour une place de domination.

Mais Nel, plus que sa place au sommet de la pyramide sociale de cinquième Dardargnan, aime la compétition. Et le fait que j’ai transformé chaque heure en un petit défi à la fin duquel ils présentent leurs productions lui plaît suprêmement. Alors il abandonne ses grands airs pour se lancer dans la compétition : “J’aurai le droit au bonus, monsieur ?”

Aux côtés de Nel, son inévitable acolyte, Flik. Flik le suiveur, celui qu’on ne regarde pas trop, forcément. Un peu gauche, rigolo, cherchant toujours à plaire à son alter ego solaire. Flik aime le foot, et pas trop travailler et :

“Elle est jolie votre trousse, Flik.”

C’est un fait. Une trousse très sobre, cousue dans un tissu bleu à grosses fleurs. Pas du tout le genre d’objet que l’on s’attend à trouver sur la table d’un collégien, plutôt une possession d’adulte. Il me regarde avec une candeur qui, concentrée, pourrait percer la croûte terrestre.

“Merci, c’est moi qui l’ai cousue.
– Ah… Ah bon ?
– Oui, il y a un endroit à côté de chez moi, les gens apprennent leur savoir aux jeunes. Moi j’ai choisi la couture. Vous voyez, c’est fait main, regardez les points.”

Il retourne le tissu pour me montrer une série de petits arceaux d’une régularité absolue. Je pense à l’étui de tissu que M. m’a confectionnée, quelques semaines plus tôt.

“Ça vous plaît, la couture ?
– Oui, j’aimerais être designer plus tard. Mais pas forcément en vêtements hein, dans tout ce qui est meubles aussi.”

Flik parle avec un entrain tranquille, et même Nel s’est arrêté dans sa préparation de fiche-bilan qu’il doit présenter à la classe pour l’écouter. Il plane une jolie petite musique sur la cinquième Dardargnan. Un peu dissonante parfois, comme toujours au collège. Mais jolie néanmoins. Pourvu que ça dure.

Mercredi 19 janvier

Gaspard Ulliel est mort. J’aurai longuement observé son visage, filmé en très gros plan par Xavier Dolan, pendant que je montrais Juste la fin du monde aux élèves de Première.

Gaspard Ulliel est mort, et mon chagrin est de la même essence que ce que j’essaye de transmettre aux élèves, quand je leur parle de littérature. Ce n’est pas un chagrin rationnel. C’est un inconnu qui s’est cassé la figure dans un endroit où je n’ai jamais foutu les pieds en faisant un sport que, j’avoue, je méprise un peu. Et pourtant, je n’ai pas la sensation que ma douleur soit moins légitime.

Il en va de même avec les textes. Ils n’ont pas à être proches de moi par leur sujet, leur époque, ils n’ont même pas à être proches de moi du tout. C’est uniquement lorsque je les découvre, ou lorsqu’on me les retire, que j’ai la sensation de découvrir une autre partie de moi. Un autre sens, capable d’explorer le réel d’une façon qu’il m’était jusqu’alors impossible de concevoir.

En préparant mes cours sur Juste la fin du monde, j’avais découvert cet essoufflement : ces phrases, que les personnages complètent, en permanence, comme si la respiration leur manquait pour exprimer complètement leur pensée. Comme s’ils la réécrivaient en permanence. Je ne pensais pas que c’était possible. Avec Gaspard Ulliel, dans l’adaptation cinématographique, j’avais découvert une beauté en train de craqueler. Il jouait très bien la maladie, la fin, qui rampe sous la peau et s’apprête à anéantir la forme vivante. Je n’arrive pas à l’imaginer mourir autrement. Le penser en train de rouler, désarticulé, sur des pistes, me semble aussi incongru que de l’imaginer s’effacer dans le terrier du lapin blanc.

C’est sans doute un chagrin très égoïste, égocentrique. J’ai la sensation qu’un de ces sens nouveaux s’est éteint, ou amoindri. Mais c’est aussi ce qui me conforte dans la voie que j’ai choisie : transmettre non pas un savoir mais une possibilité aux élèves. La possibilité de ressentir différemment, et autrement.
Bien entendu, ça ne marchera pas toujours. Sans doute même quasiment jamais, les adolescents ont déjà tellement à faire avec leurs cinq sens et leur ego que les perceptions des autres, c’est de la science-fiction.

Mais malgré tout. Peut-être y reviendront-ils. non, je suis sûr qu’ils y reviendront. Nous avions vu, avec cette classe de Première que j’évoquais, une série de courts-métrages. J’étais l’accompagnateur, j’ignorais ce que nous allions découvrir. Et puis, dans l’un des films :

“Oh ! Suzanne ! Monsieur, c’est Suzanne !”

Suzanne, c’était Léa Seydoux. La sœur de Louis, Gaspard Ulliel, dans Juste la fin du monde.

“Ça m’a fait plaisir de la revoir”, m’avait confié Hakim, sur le chemin du retour.

Léa Seydoux, malgré l’inimitié que je lui porte, fait peut-être partie de son imaginaire, désormais. Ainsi que Suzanne. Que Louis. Que Gaspard. Et que les mots syncopés de Jean-Luc Lagarce.

Gaspard Ulliel est mort, tandis que tournent mille galaxies, et autant d’exigeantes réalités. Dans quelques-unes, peut-être, rayonne l’ombre de son sourire.

Mardi 18 janvier

Il émane de Yonas une haine comme j’en ai rarement ressentie durant ma fréquentation d’élèves. Rarement.

Le genre de haine qui se regarde consumer non seulement les autres mais aussi son porteur. La première fois que j’ai rencontré Yonas, il a tenté la provocation de toutes les façons possibles. Le bruit, l’insulte, le mouvement, la désinvolture. Quand il s’est rendu compte que j’étais l’une de ces nouilles molles qui se prend pour Gérard Klein, il a tenté le classique sourire arrogant et “non mais vous y connaissez rien de toutes façons.”

Heureusement, ma confiance en moi, si elle reste à peu près aussi fragile que mon ego de mec, est désormais protégée par une certaine expérience, forgée dans les flammes des Monts REP+. Et plutôt que de virer à l’écarlate – réaction dont j’ai mis des années à me débarrasser – je suis juste resté perplexe. Et ai filé dans le bureau de la CPE à la récréation suivante pour tenter de comprendre.

Yonas a d’excellentes raisons pour avoir la haine à ce point. Ça n’excuse pas. Ça explique. Mais sa situation fait qu’il n’y a rien de plus qui puisse être mis en place pour l’aider. Il est épouvantable avec ses profs, ses camarades et surtout avec lui, et il va falloir que l’école de la république comprenne comment avancer. Comment le faire avancer. Au sein d’une classe de trente élèves. Il va falloir aussi que des êtres humains de douze ans et d’autres entre vingt-trois et soixante-trois existent à ses côtés. Avec leurs propres difficultés. Leurs propres vies. Exister aux côtés de Yonas, ne pas en faire le centre de leur vie, mais ne pas le négliger non plus.

C’est sans doute cela, l’épine dorsale de l’école : exister tous ensemble. Déjà en miettes, encore intactes. Reconstruites, préservés. Chaque jour.

Lundi 17 janvier

Je me rappelle souvent avec un peu de terreur, de dérision et beaucoup de réflexion de cette sortie de I., collègue devenue Personnel de Direction, lors de l’une de mes premières conversations avec elle : “Le premier trimestre, je ne fais pas cours avec les élèves, je les dresse !”

I. aurait Twitter, elle aurait enflammé le réseau (et elle s’en serait foutu). Mais ce qu’il y a d’intéressant, dans sa réplique un tantinet bourrine, c’est cette évocation d’un moment incontournable : celui où l’on s’apprivoise, prof et élèves.

Apprendre les limites, les uns des autres. Dans un rapport qui peut facilement devenir jeu de domination. Ou d’énigme. Que puis-je accepter d’eux, qu’accepteront-ils de moi ?

Et pour la première fois de ma vie, j’arrive alors que les jeux sont déjà faits. Ce chapitre est clos, les élèves ont leurs codes, leurs habitudes, leurs rites. Arrivant à la quasi-moitié de l’année, je suis l’intrus, qui danse sur un rythme étranger. Et je ne m’attendais pas à me trouver aussi déstabilisé. Désagréable impression de retard.

Mais c’est aussi le jeu. S’accrocher. Non pas pour les dresser mais pour trouver ma place – et la leur – dans ce tableau chaotique de l’année scolaire 2021-2022. Un inconfort dont je me serais sans doute passé. Mais qui m’apprend aussi.

Samedi 15 janvier

Les élections présidentielles approchent et, comme à chaque fois depuis que ma vie électorale a commencé (premier scrutin présidentiel en 2002, autant vous dire que c’était la joie…), les candidats semblent se rappeler de l’existence d’un certains nombres de petits concepts confidentiels : la pauvreté, le handicap, l’écologie, les violences faites aux femmes… et l’éducation.

Je resterai volontairement flou quant aux éléments d’actualité, de façon à ne pas polluer ces lignes, mais nombreux sont les candidats qui, dans les discours, ne semblent absolument pas avoir de programme pour l’éducation. À la place, ils en ont une image.

On en revient toujours au même problème : celui du théâtre. La quasi-totalité de la population française a vu le fonctionnement de l’école du côté de l’audience ; la scène. Comme si on considérait que les comédiens passent leur vie en costumes, dans les décors et les dorures. Les rouages de l’éducation, là d’où tout découle – et non, je ne parle pas de la machine à café de la salle des profs – restent tout aussi abscons et hermétiques pour des non-initiés que peuvent l’être les arcanes du commerce, du tourisme ou de l’agriculture pour ceux qui n’y connaissent rien.

Mais, encore une fois, tout le monde est passé par l’école. Alors il est facile, pour des visées électoralistes, de conjurer des mirages : des uniformes, de la discipline, plus d’élèves, moins d’élèves… Mais tout ça ne veut rien dire. Ce ne sont que de petits morceaux brillants, de la poudre qu’on dissémine d’écrans en prospectus.

Rien ne sera jamais simple en politique, et dans l’éducation peut-être encore moins. Alors puisse ces images ne tromper que les déjà convaincus…

Vendredi 14 janvier

Cours qui se passe particulièrement mal avec les cinquièmes Ouisticram. Les pénibles de la classe s’agitent, je m’énerve contre eux, on perd du temps, je perds la classe.

Et je suis entièrement fautif.

Si j’ai préparé mes cours consciencieusement, je continue à me rendre à Hoshido à regret. Je compte déjà les jours. Et s’il y a un truc dont je suis certain quant à ce métier, c’est qu’on ne peut le faire à regret. Pardon, j’amende : que je ne peux le faire à regret.

Quelque part, peut-être que ça me va, comme posture : je peux rester dans le regret d’un poste que j’ai quitté et qui me plaisait. Je peux me contenter du minimum d’efforts. Je n’ai pas envie de m’investir dans ce bahut. Mais, content ou pas, il fera partie de ma vie au moins jusqu’aux vacances, et très probablement jusqu’à la fin de l’année scolaire. Je n’ai pas envie d’y aller en traînant les pieds. Et moins que tout, je n’ai pas envie de ressentir cette boule dans le ventre que je vais au travail le matin.

Contrairement à ce que je pensais, je ne l’ai pas anéantie. Juste repoussée. Dans la voiture, alors que ce n’était même pas encore l’aube, je l’ai sentie bouger, dans son sommeil. Plus jamais ça.

Alors je vais tenter de faire de ces élèves mes élèves. Consacrer de l’énergie à les voir, les voir vraiment, les motiver. Consacrer de l’énergie à trouver du plaisir. Ce n’est pas trahir ce que je laisse derrière moi, c’est refuser de perdre du temps à regretter. Ce regret qui n’a plus de sens.

Mercredi 12 janvier

C’est l’un de vos stratagèmes les plus classiques, les plus anciens et les plus évidents, les élèves. Et je vous le révèle ce soir : on est au courant, nous les profs.

Vous savez, quand vous commencez à poser tout un tas de questions, parce que vous sentez que le prof est passionné par son sujet. Et que vous n’avez pas envie de prendre le cours en note, ou de faire l’exercice suivant sur les adverbes, ou de passer à l’oral. Alors vous jouez la montre. Et aussi du visage. Vous avez l’air tellement passionnés. Tellement plein de révérence envers notre savoir !

Généralement, ça nous prend environ trois secondes pour vous griller.

Mais vous savez quoi ? On en profite.

On en profite parce que nous aussi, parfois, ça nous gonfle un peu de passer à l’exercice sur les adverbes. Et que, finalement, on est pas particulièrement en retard sur notre progression. Donc on fait semblant. Et parfois, aussi, de temps en temps, on sait qu’on sortira le détail qui va vous étonner (le numéro 7 va vous étonner) : vous faire découvrir comment Barjavel a réécrit le mythe arthurien, comment Victor Hugo a eu plusieurs vies, comment tous les Rougon-Macquart sont déjà dans Thérèse Raquin.

C’est un jeu de dupes. Mais l’un des rares qui soient vertueux.