Jeudi 6 janvier

J’en ai déjà assez de Maribelle.
Maribelle a tout vu, tout entendu. Elle me donne nombre de conseils non sollicités, commente la façon de parler, l’attitude, le travail de son entourage. Elle est incapable de la moindre empathie ou même de comprendre une notion qui ne rejoigne pas directement ses centres d’intérêt.
Maribelle est en sixième.
Et déjà, j’ai la sensation d’avoir en face de moi une élève de fin de troisième, blasée de tout, particulièrement du système scolaire, et considérant que le monde l’attend.
Vous me direz que c’est peut-être rassurant : elle n’est qu’en sixième et a largement le temps d’évoluer, et c’est vrai. Seulement, lorsque je l’entends commencer à parler, je sens mes dents grincer et un nombre de répliques blessantes me venir aux lèvres. Pour quelqu’un ayant un esprit d’escalier modèle grand luxe, c’est aux limites du surnaturel.
Forcément, j’ai honte. Je suis l’adulte, et je ne devrais pas, face à cette élève qui n’a pas les codes, qui apprend, qui n’est même pas encore ado, me montrer aussi mesquin. Mais j’ai beau être l’adulte, je suis aussi une personne. Dotée, comme n’importe quel autre être humain, du désir plus ou moins rationnel d’envoyer bouler les gens qui m’insupportent. Mais voilà. Je suis le prof. Je me dois, comme absolument tous mes collègues, d’éduquer. De trouver un moyen de faire comprendre à Maribelle que la vie en société risque d’être compliquée avec cette attitude. Le tout en lui faisant comprendre les subtilités du verbe attributif. (“Moi, monsieur, ce serait MOI, ça s’appellerait pas comme ça. Vous êtes prof, quand même, vous savez pas que si vous utilisez des mots comme ça, on retiendra pas ?”)
J’ai énormément de mal avec cette notion de “devoir d’exemplarité” du prof. Pas vraiment la sensation d’être un totem. Dans mes rêveries puériles, je remplace ça par “devoir d’essayer d’être une bonne personne”. C’est con. Mais ça m’aide à supporter les énormités de Maribelle. De lui mettre des stops, comme disaient les jeunes (les jeunes ne disent plus ça), sans m’énerver.
J’en ai déjà assez de Maribelle. Mais je n’ai pas encore renoncé à elle.
Vous me direz, heureusement, après quatre jours.