Vendredi 7 janvier

Ça fait deux ans que ça ne m’était pas arrivé. Autrement dit une éternité. L’élève qui cherche totalement, absolument et immédiatement à tester tes limites.
Snowe fait partie des cinquièmes Ouisticram, mais était absent depuis la rentrée, pour cause de Covid. Il entre en classe en braillant, et c’est déjà l’apocalypse. Il court en rond dans la classe “J’ai pas de place, pas de plaaaaace !” proteste qu’une camarade a effleuré la table à laquelle je lui demande de s’asseoir, explique qu’il ne veut pas respecter quelqu’un qui le vouvoie, et finit par s’allonger sur sa chaise.
J’ai mis dix ans à acquérir ce que certain·es collègues, ceux qui disposent “d’autorité naturelle” savent faire : ne pas réduire mon champ de vision. Il y a trente élèves dans cette classe. Et s’occuper des vingt-neuf autres est la priorité. Je commence par les installer rapidement et faire l’appel. Ils sont en cinquième, ils m’observent. C’est une épreuve un peu sordide et banale : comment le prof va-t-il gérer ça ? Sa façade va-t-elle céder et ce sera un peu rigolo, ou pas ?
Mon plus grand défi, dans ces moments, c’est de donner l’impression que tout est sous contrôle, que ça ne m’affecte pas et que je sais exactement ce que je fais. Alors que dans ces circonstances, j’ai intérieurement à nouveau douze ans et je veux lui demander d’arrêter, à Snowe. Sans compter qu’il est déjà en train de s’en prendre à Ted. Ted qui travaille très vite, et a le droit de lire quand il a terminé ses exercices : “Monsieur il lit, pourquoi il a le droit de lire, si c’est ça, moi je vais dessiner.” J’apprendrai plus tard que tout le monde en cinquième Ouisticram est au courant des aménagements pour Ted.
Peut-être Snowe a-t-il une histoire compliqué. Sans doute a-t-il des raisons. Mais, dussé-je être conduit au bûcher pour l’avoir dit, il y a des moments pour l’empathie. Et là, je vois que son chaos a déjà des conséquences : notamment sur Ben. Ben est un élève qu’on m’a présenté comme “meneur”, “perturbateur”, tous ces sales mots en “eur”. Ben, depuis lundi, se comporte parfaitement en cours. Peut-être, sans doute, parce que je ne le connais pas. Que moi, ça ne me dérange pas que Ben existe en tant qu’élève studieux, qui participe souvent et connaît plein de choses. Mais devant Snowe, Ben n’a pas la force d’adopter ce masque. C’est dur, en cinquième, d’essayer de faire mieux. Alors Ben redevient tous les mots en “eur”.
Et pendant ce temps, ça me glace, les filles de la classe se taisent. Et attendent.
Ça fait deux minutes qu’on est entré et déjà une éternité. Je ne hausse pas la voix. Installe une table pour Snowe au fond de la salle, énonce, assez fort pour être entendu, qu’on parlera en fin d’heure. Il recommence à crier, Ben lui lance un regard d’avertissement “fais gaffe, il le fera”. Je lui en suis infiniment reconnaissant.
Le reste de l’heure est désagréable. Un désagréable à la saveur typique du collège. Avertir les mômes gagnés par le chaos, d’une voix égale, qu’ils risquent une sanction. Sortir la carte dégueulasse “comme on a perdu du temps, on ne fera pas *insérer chouette activité*, je projette le cours et on copie.”
Ça me permet d’aller voir ceux qui sont perdus, avec qui je n’ai pas eu le temps de parler. Ça me permet de montrer à Snowe qu’il n’a absolument pas sa place ici pour le moment. Et dès qu’il commence à se comporter en élève, ça me permet de venir lui parler. De remettre les cours au point avec lui. Il tente de fayotter. Je soupire et m’éloigne.
Fin de cours, les élèves sortent dans un silence contrit. Le charme des premiers jours s’est brisé. Le cours s’est déroulé sans que je perde la main, mais j’ignore ce qui se passe sous les crânes de préados.
Et puis Guilhem, qui ne disait rien mais a rigolé à toutes les bêtises de Snowe, a gravé une bite sur la table.
Je soupire. Ajourner son week-end pour appeler des parents. Passer à la Vie Scolaire. “Pour une bite ! Une bite quoi !” me hurle mon cerveau en boucle, absolument pas décider à retrouver un brin de maturité.
C’est ça aussi, le collège.