Lundi 10 janvier

Je veux que ce soit un non-sujet.

Cette expression un peu surannée, je l’ai entendue dans la bouche de mon proviseur en début d’année. Un non-sujet. Oui, je porte des converses à fleur. Oui, on pourra voir, certains jours, un bracelet rainbow qui dépasse de sous mon pull. D’autres pas.

Oui, je porte en ce moment un ffp2 qui ressemble à un bec de toucan, sur lequel s’étalent, dans tous les sens, des taches arc-en-ciel.

Je veux que ce soit un non-sujet. Qu’on ait le droit de porter des têtes de mort et des paillettes, du rouge et du noir. Et il faut avoir le courage de ses convictions : et le faire soi.

Ce n’est pas de la force. Probablement de l’inconséquence. J’y suis allé pas fier, au début, avec mes chaussures. Mais depuis deux ans que je porte, certains jours, ces signes, rien ne s’était passé. Ou alors j’avais eu des commentaires d’élèves. Et ça, je sais comment gérer.

“Dis donc !”

Je tourne la tête. Les notes celtisantes du collège Hoshido viennent de retentir, signe que nos élèves nous attendent. Je ne connais pas le nom de ce prof, dans ma tête, je l’imagine juste, avec son T-shirt noir et ses bottines, à des concerts de rock prog, peut-être même dans le groupe. A ses côtés, elle enseigne… Les maths, je crois. Elle m’a dit bonjour, à ma grande honte je ne m’en remets pas.

“Il fait très gai, ton masque !”
Il casse le poignet, me fixe droit dans les yeux. Elle s’esclaffe.

“C’est hyper déplacé, comme remarque.
Merci pour l’accueil, tu en as d’autres, des comme ça ?
Ecoute, ma virilité se porte bien, si c’est ça qui t’inquiète, et la tienne ?”

C’est sûr, c’est plus facile dans un article, le cul assis sur une chaise, ou dans le chaos sotto vocce des réseaux sociaux. Mais réagir à chaud, devant des collègues, des adultes, avant d’aller chercher des collégiens… Je sens ma bouche se déformer dans un sourire écœurant de veulerie, qu’il ne verra heureusement pas. Je sors une débilité gluante du style “Ah MaIs LEs éLèVEs ils AiMeNT biEN.” Ma conscience est trop paralysé pour que je rougisse. Et je pars, docilement et comme un idiot, proposer ma dictée. L’écharpe du quatrième Docteur flotte en berne sous la pluie. Le cours ne se passe ni bien ni mal. Comme le suivant. Comme ils sont fragiles, les étendards, face à ces blagues poussiéreuses, ces oppressions périmées.

Et aux rires qui suivent.

“Qu’il est joli, ton masque !” me lanceront deux collègues pendant le déjeuner au réfectoire. J’élude. On parle plutôt voyage. Je n’ai pas envie d’analyser l’éventuel implicite.

“Je peux te parler ?”

K. vient de m’expliquer qu’elle composait sur Ableton live. Elle a noté le nom d’Ezia Polaris sur son téléphone.

“Je voulais savoir où tu avais trouvé ton masque. On voudrait en commander avec V. Je suis désolée de rien avoir dit.”

Il y a une colère très pure et très froide qui s’écoule de ses mots. On parle un peu. Des signalétiques qu’elle met en place au CDI, sur les ouvrages traitant de thématiques LGBTQI+.

“Je sais que ça m’aurait vachement aidé, si j’en avais trouvé. Mais sans rire. C’était totalement inapproprié, ce qu’il t’a dit.”

Je respire à nouveau. Tout ça n’est pas pour rien. Tu aurais dû te douter, quand tu as choisi, va savoir pourquoi, de ne jamais te détourner, même par omission, que ce serait difficile. Ce n’est qu’un obstacle de plus. Tu ne l’as pas géré, tant pis. C’est quand même important.

Ne sois pas un toucan triste, Monsieur Samovar. Remets ton masque, et repars leur expliquer Chrétien de Troyes et Mme Leprince de Beaumont, aux loustics. Rigoureux, précis et bariolé. C’est ce que tu as envie d’être, pas vrai ?

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