Mardi 18 janvier

Il émane de Yonas une haine comme j’en ai rarement ressentie durant ma fréquentation d’élèves. Rarement.
Le genre de haine qui se regarde consumer non seulement les autres mais aussi son porteur. La première fois que j’ai rencontré Yonas, il a tenté la provocation de toutes les façons possibles. Le bruit, l’insulte, le mouvement, la désinvolture. Quand il s’est rendu compte que j’étais l’une de ces nouilles molles qui se prend pour Gérard Klein, il a tenté le classique sourire arrogant et “non mais vous y connaissez rien de toutes façons.”
Heureusement, ma confiance en moi, si elle reste à peu près aussi fragile que mon ego de mec, est désormais protégée par une certaine expérience, forgée dans les flammes des Monts REP+. Et plutôt que de virer à l’écarlate – réaction dont j’ai mis des années à me débarrasser – je suis juste resté perplexe. Et ai filé dans le bureau de la CPE à la récréation suivante pour tenter de comprendre.
Yonas a d’excellentes raisons pour avoir la haine à ce point. Ça n’excuse pas. Ça explique. Mais sa situation fait qu’il n’y a rien de plus qui puisse être mis en place pour l’aider. Il est épouvantable avec ses profs, ses camarades et surtout avec lui, et il va falloir que l’école de la république comprenne comment avancer. Comment le faire avancer. Au sein d’une classe de trente élèves. Il va falloir aussi que des êtres humains de douze ans et d’autres entre vingt-trois et soixante-trois existent à ses côtés. Avec leurs propres difficultés. Leurs propres vies. Exister aux côtés de Yonas, ne pas en faire le centre de leur vie, mais ne pas le négliger non plus.
C’est sans doute cela, l’épine dorsale de l’école : exister tous ensemble. Déjà en miettes, encore intactes. Reconstruites, préservés. Chaque jour.