Mercredi 19 janvier

Gaspard Ulliel est mort. J’aurai longuement observé son visage, filmé en très gros plan par Xavier Dolan, pendant que je montrais Juste la fin du monde aux élèves de Première.
Gaspard Ulliel est mort, et mon chagrin est de la même essence que ce que j’essaye de transmettre aux élèves, quand je leur parle de littérature. Ce n’est pas un chagrin rationnel. C’est un inconnu qui s’est cassé la figure dans un endroit où je n’ai jamais foutu les pieds en faisant un sport que, j’avoue, je méprise un peu. Et pourtant, je n’ai pas la sensation que ma douleur soit moins légitime.
Il en va de même avec les textes. Ils n’ont pas à être proches de moi par leur sujet, leur époque, ils n’ont même pas à être proches de moi du tout. C’est uniquement lorsque je les découvre, ou lorsqu’on me les retire, que j’ai la sensation de découvrir une autre partie de moi. Un autre sens, capable d’explorer le réel d’une façon qu’il m’était jusqu’alors impossible de concevoir.
En préparant mes cours sur Juste la fin du monde, j’avais découvert cet essoufflement : ces phrases, que les personnages complètent, en permanence, comme si la respiration leur manquait pour exprimer complètement leur pensée. Comme s’ils la réécrivaient en permanence. Je ne pensais pas que c’était possible. Avec Gaspard Ulliel, dans l’adaptation cinématographique, j’avais découvert une beauté en train de craqueler. Il jouait très bien la maladie, la fin, qui rampe sous la peau et s’apprête à anéantir la forme vivante. Je n’arrive pas à l’imaginer mourir autrement. Le penser en train de rouler, désarticulé, sur des pistes, me semble aussi incongru que de l’imaginer s’effacer dans le terrier du lapin blanc.
C’est sans doute un chagrin très égoïste, égocentrique. J’ai la sensation qu’un de ces sens nouveaux s’est éteint, ou amoindri. Mais c’est aussi ce qui me conforte dans la voie que j’ai choisie : transmettre non pas un savoir mais une possibilité aux élèves. La possibilité de ressentir différemment, et autrement.
Bien entendu, ça ne marchera pas toujours. Sans doute même quasiment jamais, les adolescents ont déjà tellement à faire avec leurs cinq sens et leur ego que les perceptions des autres, c’est de la science-fiction.
Mais malgré tout. Peut-être y reviendront-ils. non, je suis sûr qu’ils y reviendront. Nous avions vu, avec cette classe de Première que j’évoquais, une série de courts-métrages. J’étais l’accompagnateur, j’ignorais ce que nous allions découvrir. Et puis, dans l’un des films :
“Oh ! Suzanne ! Monsieur, c’est Suzanne !”
Suzanne, c’était Léa Seydoux. La sœur de Louis, Gaspard Ulliel, dans Juste la fin du monde.
“Ça m’a fait plaisir de la revoir”, m’avait confié Hakim, sur le chemin du retour.
Léa Seydoux, malgré l’inimitié que je lui porte, fait peut-être partie de son imaginaire, désormais. Ainsi que Suzanne. Que Louis. Que Gaspard. Et que les mots syncopés de Jean-Luc Lagarce.
Gaspard Ulliel est mort, tandis que tournent mille galaxies, et autant d’exigeantes réalités. Dans quelques-unes, peut-être, rayonne l’ombre de son sourire.