Vendredi 28 janvier

Tous les jours à 13h50, c’est le quart d’heure de lecture : les élèves, pendant quinze minutes, lisent ce qu’ils souhaitent. Et les enseignants aussi. C’est un moment particulièrement paisible dans la salle 56, qui m’a été attribuée. Yonas le sait.

Yonas, c’est cet élève furax contre le monde qui essaye de provoquer l’intégralité des adultes, et pas mal d’enfants. Depuis que nous nous connaissons, il a montré une régularité étourdissante à chercher ce qui aurait pu me faire réagir. Et s’est heurté à un double blindage : mon expérience Crimea + Ylisse, ainsi que ma décision qu’il n’y parviendrait pas. Pendant qu’il explorait ma résistance mentale et physique, je n’ai pas été inactif. J’ai tenté de l’intégrer à la classe par tous les moyens : en lui donnant des responsabilités, plus de libertés, moins de tâches, en parlant avec lui, en usant de médiateurices, en passant par sa famille, par la CPE, par les AED, en tentant des activités ultra cadrées ou totalement fantaisistes. Rien à faire. Yonas veut ma tête.

Et aujourd’hui, il pense pouvoir l’obtenir. Il va démolir le petit havre du quart d’heure. En commençant par se pointer sans son masque. Je lui rappelle, du ton robotique qui est le mien quand je le réprime là-dessus, qu’il le porte ou s’en va. Il le met en vociférant que je suis un tyran. Puis, après que tout le monde se soit assis et que les textes aient étreint les petits lecteurs, il sort à grand bruit un volume à couverture rigide.

“Monsieur je lis un MANGA.”

Je comprends ce qu’il va se passer. J’aimerais l’avertir que c’est peut-être le stratagème le plus nul auquel il puisse recourir. J’aimerais m’occuper de lui. Mais on n’est pas prof sans un peu de pragmatisme. Je dois aussi préserver la classe, et ne peut me permettre de me concentrer juste sur lui.

“D’accord. Chut.
– Vous aimez pas ça, les mangas, vous.
– Si. Mais là, vous voyez, les autres lisent.
– Ah ouais ? Vous lisez quoi ?
– Les questions personnelles, c’est à la fin de l’heure, et si je le veux, vous connaissez la règle.
– Ouais, le prof il fait genre il connaît mais en vrai il connaît pas. De toutes façons, ça, c’est nouveau.”

Je jette un coup d’œil à la couverture. Kenshin le Vagabond me renvoie un regard absorbé. Avant sa réédition, il y a un an peut-être, l’œuvre avait un peu disparu des radars grand public.

Kenshin est le premier manga que j’ai lu. Je peux encore citer le nom de tous les protagonistes et celui des dix sabres, ainsi qu’une bonne partie des techniques secrètes.

“Yonas, vous devriez lire, elle est bien en plus, cette partie-là de l’histoire.
– Genre vous connaissez. Il se bat avec quoi, Kenshin ?”

En tant que prof, je devrais refuser ce jeu dans lequel il souhaite m’entraîner. Lui rappeler qu’il reste un élève, un élève auquel on consacre beaucoup de temps. Peut-être lui demander de vider les lieux, étant donné que depuis cinq minutes que nous sommes là, je me suis occupé de lui, et exclusivement de lui. Ce serait la chose responsable à faire.
Mais je dois aussi préserver la classe. Mon statut. Je décide que ce coup-là sera plus rentable.

Je m’applique à garder les yeux le plus neutre possible. Et j’ai le même ton que si Yonas m’avait demandé de faire pipi par terre.

“Avec un sabre à lame inversée.”

Son pote à côté émet un petit “wooooh”. Yonas me fixe. J’aimerais tellement qu’il arrive à comprendre ce coup de taille. Arrête. Arrête ces coups qui te reviennent toujours dans la tronche. Et si tu ne peux pas encore accepter d’aide, accepte que je ne te veux pas du mal.“

Il détourne le regard. Sans insolence. Et après le quart d’heure de lecture, alors que le cours commence vraiment, il lève la main, son masque parfaitement ajusté.

"Je peux aller à l’infirmerie ? J’ai mal au ventre.”

Il sort, accompagné d’un camarade. Silence plombant. Ça n’a rien d’un triomphe. Mais si seulement ça pouvait faire avancer, juste un petit peu, les choses.

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