Lundi 21 février

(Ce billet fait suite à celui du 4 février.)
Je ne sais pas si vous vous souvenez de Sid. Moi à peine, les vacances sont passées par là. Sid, c’était ce môme qui a pété un plomb, un jour, à force d’être harcelé par Jowy. Il a balancé sa trousse devant moi, sachant que ça lui vaudrait une punition. Punition que j’avais réussi à esquiver.
Depuis, on a un peu parlé. J’ai appelé les parents pendant les vacances, écrit au professeur principal et à la CPE. Ce matin, changé le plan de classe. “Je vous en prie, je vous en prie monsieur”, avait hoqueté Sid en larmes, “je veux être loin de lui.”
Ils se trouvent diamétralement opposé, dissimulés l’un à l’autre par une forêt de tête, d’épaules, et les bruissements d’une classes de cinquième (qui peuvent virer aux réaction du public à un concert de Lady Gaga au Parc des Princes en peu de temps). Je retrouve Sid épanoui, ses yeux d’un bleu plus clair, derrière le masque. Il me sourit – évidemment qu’on voit toujours quand il nous sourit – et je décide qu’aujourd’hui, il sera genre un peu mon chouchou. Je lui passe mon stylo correcteur alors qu’il a oublié le sien. Je lui signale une grosse erreur en rigolant. Chouchou discret du moment.
“Monsieur, je peux aller prendre un stylo à Sid ?”
La grosse voix de Jowy résonne. Une voix d’ado, déjà. Il me regarde avec le même calme et la même assurance que lorsque nous nous sommes quittés.
“Si vous voulez emprunter – j’appuie un peu trop sur le terme – un stylo, vous pouvez commencer par demander à vos voisins.
– Non mais il peut me l’emprunter, monsieur, ça me dérange pas !”
Sid me regarde en souriant. Effectue un signe vers son camarade. J’ai un petit coup de froid à la poitrine et baisse ma voix d’un demi-quart d’octave, ce qui est à peu près tout ce dont je suis capable pour descendre dans les graves. Je ne suis clairement pas le Kwizatch Haderach.
“J’ai dit non.
– Mais il a dit qu’il voulait bien. Voilà, ben voilà, je peux même pas emprunter du matériel, le prof il veut qu’on travaille et…
– Jowy si vous compter tourner en boucle toute l’heure, prévenez-moi que je mette mes boules quies… non attendez. Je les ai oubliées… Bon, ben prévenez-moi que je vous mette dans le couloir.”
Les grognements se font pianissimo pour le temps de cours qu’il reste. Fin de l’heure. Tout le monde range précipitamment ses affaires (ils sont vraiment frénétiques là-dessus, dans ce collège). Sauf Jowy, qui se lève, en me fixant, et se dirige vers Sid.
“Tiens, je te prends ton stylo, du coup.”
Il fouille dans la trousse de Sid qui acquiesce avec joie. Je m’apprête à recevoir d’autres élèves, pas le temps de discuter. De tenter de dénouer ce foutu nœud d’implicite, que je croyais avoir tranché. T’es bien prétentieux, Samovar. Le prof remplaçant à peine arrivé qui croit régler en une semaine les arcanes de l’adolescence.
Ils s’en vont bras-dessus bras-dessous en rigolant très fort.
Et Sid ne m’a pas rendu mon stylo correcteur. Pensez à le lui réclamer.
À voix neutre.