Mercredi 23 février

“Monsieur, pourquoi vous nous aimez pas ?”

Dans la famille des questions dangereuses, celle-ci est dans le top 10 du classement (entre “Monsieur, ça sent un peu le brûlé, non ?” et “Monsieur, je me suis mis le compas dans l’œil, je fais quoi maintenant ?”). Dangereuse parce que tout ce qui touche à l’affect, pour des collégien, est un terrain à la fois très sensible et un enjeu de pouvoir. C’est par l’affect que l’on peut s’aliéner une classe, mais c’est aussi par l’affect qu’ils peuvent prendre la main et imposer leur rythme. Je cesse de faire l’appel et me tourne vers la classe. Quelques regards gênés, d’autres curieux, quelques-uns narquois. Je n’aime pas me faire tester par des collégiens, mais il faut souvent en passer par là.

“D’où tenez-vous que je ne vous aime pas ?
– Les autres profs ils disent qu’on est la meilleure classe. Vous, hier, vous nous avez crié dessus.
– Je vous ai crié dessus ?
– Vous avez disputé Freed et Shiro.
– Pourquoi ?
– Parce qu’ils dessinaient sur la table. Mais… Vous nous dites jamais qu’on est la meilleure classe.”

Cocher la dernière case sur Pronote et se retourner vers eux. Je m’adosse à mon bureau.

“Je ne dis pas que vous êtes la meilleure classe. Ni la pire. Je ne fais pas de classement.
– Mais aussi, avant, avec les autres profs…”

Je lève les mains.

“On ne parle pas des absents dans leur dos. Et non, je ne vous complimente pas souvent. Parce que je suis occupé à trouver comment vous apprendre, le mieux possible.
– Ben oui, mais ça nous encourage, quand on nous fait des compliments.
– D’accord. Vous êtes la meilleure classe que j’ai jamais eue.
– Ah ben non, comme ça ça marche pas.
– Pourquoi ?
– Ben parce que vous le pensez pas.
– C’est important, ce que je pense ?
– C’est très important ! lance Léona, qui ne parle presque jamais.”

La construction de l’ego. C’est à ça que j’assiste, en ce moment. Et pour en être doté d’un modèle vase Ming, je sais à quel point c’est difficile, de le forger solide, sain et positif.

“Vous, vous pensez être la meilleure classe que vos profs aient jamais eue ?”

Silence gêné.

“Ben on peut pas savoir.
– Non, c’est vrai, des fois on abuse. Surtout quand tu parles tout le temps, Viktor.
– Je parle pas tout le temps !
– T’as pas arrêté de parler, là !
– En tout cas, je vous admire. C’est rare en cinquième, de savoir se remettre en question.
– Alors vous nous aimez bien ?”

On se sourit un peu.

“Allez. On repart avec Yvain. J’aime bien l’étudier avec vous.”

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