Lundi 28 février

Il y a sur le visage des deux gamines que j’engueule un peu de contrition. De la contrition et beaucoup d’ironie. Elles dissimulent – mal – un sourire narquois pendant que je les assaisonne. Que je leur explique qu’on ne s’appelle pas “sale grosse pute” en plein milieu de la cour de récréation, ou n’importe où ailleurs. Pas plus qu’on ne se traite de chien ou de fils de chômeur.
Je n’ai jamais autant repris les élèves que depuis que je suis à Hoshido. Et me heurte à une incompréhension totale de la part des élèves. Comme si je réagissais de façon totalement disproportionnée face à une transgression mineure. Clairement, dans l’histoire, le ridicule, c’est moi.
Je réfléchis, sort mes cicatrices d’ancien prof de REP+. Est-ce que les gamins des cités insultaient moins que dans la campagne bretonne ? Le voyage dans le temps est facile, il y a un raccourci à prendre, une porte métallique à franchir. J’y suis.
J’y suis et le problème me saute au visage, dans toute sa cohérence linguistique. À Ylisse, les mômes se souhaitaient des choses violentes, se menaçaient : “Va mourir”, “Ferme tes dents”, “On va te goumer”. Mais ils se traitaient beaucoup plus rarement de quoi que ce soit, c’était un échelon supplémentaire dans la gravité. Un échelon qui, d’ailleurs, donnait souvent lieu à des confrontations physiques. Retour au présent. À Hoshido, “Sale grosse pute” s’énonce parfois dans les rires.
Et c’est vrai, on me le confirme. Ce n’est pas inhabituel. Moi-même, j’ai grandi avec ça, et le pédé m’a longtemps collé aux basques, jusqu’à ce que, comme nombreux avant moi, je m’en empare et en fasse une arme.
Malgré tout. Malgré tout, qu’est-ce que ça fait au psychisme d’un enfant, de grandir en se prenant ce genre de termes dans les dents, et en le renvoyant ? En faisant d’un métier, d’une orientation sexuelle, une insulte qu’on sortira au quotidien ? Ma naïveté n’a pas de limite. Et étrangement, elle a été préservée par des mômes réputés comme difficile à gérer.
C’est aussi pour eux que je décide de ne pas baisser les bras. Je dois aller chercher mes élèves, je n’ai pas le temps d’épiloguer avec les deux mômes que j’engueule. Mais je trouverai les mots pour les faire réfléchir, elles aussi. Juste au moins penser.