Vendredi 18 février

Parti en vacances avec trois paquets de copies à corriger, j’en avais gardé un pour ce dernier week-end. Toujours étrange, les retrouvailles avec les écrits d’élèves, même lorsque la séparation n’a duré que dix jours. Ce qui semblait évident lorsqu’on a pris le stylo devient infiniment plus complexe dès que l’on pose les yeux sur les lignes tracées par les mômes.

Si elles se contentaient de répondre aux questions ! Mais elles racontent. Elles racontent les progrès, les incompréhensions, les crises de flemme, les échecs, tant de la personne qui écrit que du prof. Leurs réussites aussi. Corriger, noter, évaluer : ceux qui fustigent telle ou telle méthode, en porte une autre aux nues sont bien sûrs d’eux.

C’est une expérience de lecture, avant tout, que de découvrir une copie d’élève, aussi morcelé que le texte puisse être. Et changer cette lecture en un outil, capable de faire avancer les élèves, une énigme toujours renouvelée.

Jeudi 17 février

Je le brame à longueur de billets : mon estime de moi est tellement ridicule qu’elle ferait rire une puce si on la lui montrait au microscope (Greg et Achille Talon, toujours dans nos cœurs) : si ça permet de conserver une humilité de bon aloi, c’est aussi très pénible dans le quotidien de prof.

Il y a notamment cette réaction très puérile mais quasiment invincible, qui se produit quand j’entends quelque collègue que ce soit parler de sa méthode de travail ou de gestion de classe. Aussitôt, c’est branle-bas de combat sous ma caboche et je pars du principe qu’il FAUT que j’agisse de la sorte, que l’intégralité de ce que j’ai mis en place en quatorze années ne vaut rien, et que je dois mettre ça en place pour l’heure qui suit.

C’est irrationnel, débile, immature, et tout autre adjectif qui vous viendra à l’esprit. Mais je ne parviens pas à combattre cette pulsion et il me faut en général une bonne heure pour redescendre et pour que ma conscience me rappelle gentiment que je suis en plein délire.

De temps en temps, ça a ses avantages. Parce que je découvre des matériaux qui m’aideront à construire et à me construire. Je les éprouve de façon très concrète. Mais j’aimerais pouvoir le faire comme tout le monde. Par exemple en lisant. Et pas en me retrouvant confronté à des incertitudes métaphysiques juste avant le cours de grammaire.

C’est aussi ça, ce boulot : être confronté aux aspects les plus étranges, les plus humiliants de sa personnalité.
Et tenter d’en faire quelque chose de chouette.

Mercredi 16 février

Les yeux encore plein de sommeil, j’accompagne D. à Ylisse, mon ancien collège. Tout a changé, rien n’est différent. “Tu as maigri, toi !” me lance R. alors que je passe devant la loge. “Tu manges, j’espère, à Rennes !”

C. découpe des photos pour un jeu qu’ils font en salle des profs. Des visages inconnus, fatigués par sept semaines de cours. Et M. qui m’accueille comme si on s’était quitté pour de petites vacances. Sa voix réconcilie toujours avec le monde.

Sonnerie. Ce n’est plus Aya Nakamura, comme l’année dernière mais le début de La la land. Dans une autre réalité, un Samovar resté à Ylisse se lève pour aller retrouver ses élèves. Je le regarde, et il n’y a entre lui et moi que beaucoup de tendresse. La nostalgie n’appose plus son filtre. Pour qu’il y ait nostalgie, il faudrait que le temps soit révolu.

Or il ne l’est plus. C’est le privilège de l’âge. À force d’accumuler les années, elles cessent de s’aligner sagement sur un axe. Elles se déploient tout autour de moi, séparées uniquement par la force des souvenirs. Je suis en paix, je suis en paix, je m’en rends compte maintenant, avec toute cette période de ma vie.

Compression temporelle. C’est le sort que la méchante sorcière Ultimecia veut lancer dans le jeu Final Fantasy VIII et que l’on empêche. Peut-être qu’en fait, elle voulait juste retrouver des amis de son ancien métier. Ou retrouver, A. le long des quais de Seine, pour une longue discussion où il m’aide à défricher. Déchiffrer. Les deux.

Ou prendre un goûter de petits pains, Nutella et chat qui rebondit à 18h30 en regardant des vidéos.

Ou boire du rhum à 1h du mat’.

Tout ensemble.

(image de la méchante sorcière Ultimecia, tiré du jeu Final Fantasy VIII)

Mardi 15 février

Nouveau voyage à Paris. Plutôt que de visiter la ville – je l’ai dans les veines – je pars vers les visages, les voix. Connues, inconnues. Paris, ce que tu m’as offert, c’est la certitude que oui, mes limites sont là où je m’arrête de mettre mes pas dans les histoires des autres. De mes amis, de mes connaissances. De là où réside mon cœur.

Et de ces mômes, que le métier nous confie.

Lundi 14 février

Sur les murs de toutes les salles où j’enseigne, sont affichés des modèles. Il n’y a que moi pour les voir, après tout, ce n’est qu’imagination, tout ça.

Mais ils sont là.

Ces collègues que j’ai fréquentés au cours des années. Ce n’est pas pour se donner du courage. C’est pour se rappeler de tout ce que j’aimerais transmettre quand je suis devant des mômes. C’est une sorte d’éthique, une sorte de code affiché en visages, en sourires, en souvenirs. Me rappeler comment je veux être rigoureux, précis et enthousiaste. Comment je refuse de transiger sur certaines valeurs, comment je veux mettre de la distance sans jamais devenir froid, comment je veux prêter attention à chacun d’entre eux en restant avant tout enseignant. Je n’ai rien inventé. Tout ça vient d’elles et d’eux.

Je suis devenu prof n’importe comment. Et j’ai forgé mes armes au gré de rencontres, qui m’ont apporté tellement plus que les bouquins que j’ai pu compulser sur la pédagogie. Mais ça n’est pas juste ça. Où que je sois désormais, où que je le vent me porte, il y a ce pilier, qui me soutient. Ce n’est pas uniquement des souvenirs ; ça fait désormais partie de moi.

Et, dans les moments où je me sens prétentieux, où je suis fier de ce que j’ai fait avec les mômes, je me dis qu’ils ont bien de la chance d’avoir tous ces profs dans ma classe.

Dimanche 13 février

Et le dimanche, on s’évade !

Et ce soir, on retourne au classique. Parce que parfois, il n’y a besoin de rien d’autre. Que d’un petit idéal.

Samedi 12 février

Pour la première fois depuis plusieurs mois, je rejoue à World of Warcraft. Dans World of Warcraft, je suis un elfe de la nuit, prêtre de la déesse leur déesse tutélaire. En gros, ça veut dire que je transpire très fort à maintenir tout un petit groupe d’humains, de gnomes et de nains en vie.

Et, systématiquement, quand les aventures sont un peu longues, quand la guerrière doit s’absenter parce que le téléphone sonne, que le magicien a un souci de connexion, le monde réel refait son apparition.

“Ah, tu es prof ? Je sais pas comment tu fais !
– Non, mais imagine tu es mon prof ! (spoiler, je suis jamais son prof)
– Alors moi, quand j’étais au collège je…”

Je joue avec des courtières en assurance, des travailleurs sociaux, des employés au Ministère des finances. Mais ce sera toujours cette profession, celle de prof, qui provoquera des débats, qui nous ancrera sur Terre, et non plus dans le monde imaginaire d’Azeroth. C’est une sacrée magie.

Mais bon. On finit toujours par repartir. Il y a des gens à soigner.

Vendredi 11 février

“Est-ce que vous pensez que je devrais la faire tester ?”

Au téléphone, la mère avec qui je parle a l’air véritablement soucieuse. Ce n’est pas que Nei ait des difficultés, bien au contraire. Elle entame son collège comme elle a terminé l’école primaire : à la perfection. Nei pulvérise les moyennes ou les évaluations de compétences, suivant le bizarre cocktail de ce collège, s’investit dans tout un tas d’activités en plus.

“Son maître de CM2 se demandait si elle n’était pas surd… Haut potentiel, et son prof de maths aussi. Vu que maintenant, vous leur apprenez le français, je me demandais…”

Je déglutis pour me donner du temps. Depuis que j’enseigne, j’ai acquis quelques connaissances éparses sur les “hachepéhis”, les “zèbres” ou tout autre terminologie entendues lors de formations en morceaux, d’articles péniblement croisés. Mais comme à chaque fois que je dois donner un avis informé, le tiroir correspondant au renseignement en question me semble désespérément vide.

“Elle vous a dit qu’elle était heureuse, au collège ?
– Oh oui, je ne l’ai jamais vue aussi épanouie !
– Moi aussi. Donc… Peut-être que ce n’est pas la peine.
– Pas la peine ? Mais si elle est haut potentiel, et qu’elle n’a rien à faire en sixième.
– Elle est heureuse. Elle ne s’ennuie pas, de ce que je constate, ou de ce que voient mes collègues. Elle apprend des choses, très vite, et se fait des relations. Peut-être que plus tard, ce sera pertinent. Mais pour le moment, c’est une belle réussite, d’avoir une enfant et une élève aussi bien dans sa peau.”

Mon laïus me semble des plus branlants. Mais j’y crois d’autant plus. Il y a tant de moments de résistance, tant d’obstacles. C’est bien aussi, parfois, quand la route est douce.

Jeudi 10 février

Après-midi passée à monter une lecture de La Belle et la Bête que les sixièmes ont effectuée la semaine dernière. Je retire les bruits de chaises, les blagues, les balbutiements, les “oh, je peux recommencer monsieur ?”
Je rajoute un peu de musique, mets quelques effets sur les voix. J’aime bien créer ce genre d’artefact. Des petits bouts de souvenirs qu’ils emporteront, ou pas, avec eux. De temps en temps, créer des choses douces, sans leur dire que ç’en est, c’est important.

Mercredi 9 février

Je répète un peu trop souvent en ce moment : “Quand j’étais à Ylisse je…”

C’est un fait. Le départ en Bretagne et le statut de TZR m’empêchent de prendre totalement mes marques, ici. Après avoir planté ses racines, même dans un sol parfois inconfortable, se retrouver soumis au gré du vent (et du rectorat) invite à la nostalgie.

Deux ans que le souffle m’a enlevé, et je ne suis pas tout à fait retombé. Mais je dois à ces années précédentes, justement, de ne pas m’enterrer dans des souvenirs, et de continuer.