Jeudi 31 mars

“J’ai commis une erreur vous concernant.”

J’ai attendu que la classe de cinquième sans nom se taise d’elle-même. Ça n’a pas pris aussi longtemps que je le craignais. Beaucoup moins que lorsque j’usais de cet artifice à Grigny. Dans les yeux des mômes, une lueur de perplexité.

“Je vous ai laissé beaucoup trop de liberté, et cela vous a porté préjudice. Comme hier.”

Je parviens, pour une fois, à conserver une voix parfaitement égale. Détachée. Alors que ce que j’aimerais dire, c’est qu’hier, ils m’ont chié dans les bottes. À un tel point qu’elles n’étaient plus portables, les bottes, et au-delà de tout sauvetage, même par le tanneur le plus vaillant de l’univers. Hier, en sortie scolaire, les cinquième ont passé l’intégralité du trajet dans Rennes à taper contre le carreau pour faire coucou – dans le meilleur des cas – aux passants. Ils ont passé le quart d’heure d’attente avant d’entrer dans l’exposition à hurler à en faire déborder la Vilaine, et il a fallu les efforts conjugués de trois adultes et la menace du joker appel aux parents pour qu’ils envisagent de ne pas décrocher les photos de l’expo que nous voulions leur montrer. Le tout en massacrant des chants de supporters rennais (ce qui exige des dispositions, lesdits chants se défendant quand même plutôt bien).
Impression tellement désagréable, tellement familière : le prof est neutralisé, ils font exactement ce qu’ils veulent.

Au présent, une main se lève. Je ne laisse même pas le temps à sa propriétaire de respirer.

“Ce n’est pas un débat, je vous informe.”

J’ignore pourquoi, cette phrase fonctionne à chaque fois. La main redescend.

“Donc, pour le moment, je vais décider de tout pour vous.”

Et ils ne savent pas à quel point ce sera compliqué. L’intégralité de mon travail se fonde sur leurs choix. Je leur laisse une part de liberté, de choix, d’autonomie, partout. Mais c’est cette part-là qui tangue, avec cette classe précisément, en ce moment. Plus de questionnaires dans lesquels on opte pour x tâches. Plus de groupes faits par la classe, plus de possibilité de gagner des points bonus ou d’apporter sa contribution personnelle à un cours. Tout, pour l’instant, doit être guidé.

Silence de mort. Pour la première fois depuis bien longtemps avec eux, je suis en contrôle total. C’en est satisfaisant et presque un peu grisant mais surtout étrange. Personne ne tente plus d’intervention même ceux qui, habituellement, s’arrogent le droit de parler anarchiquement. Et surtout, je n’ai menacé de rien. Ni punition ni quoi que ce soit si la nouvelle règle n’est pas respectée. C’est ainsi, et mon ton, toujours régulier, toujours neutre, semble le consacrer.

Tout réinitialiser. Parce que je n’ai menti en rien. Avec eux, j’ai commis une erreur. Le moins que je puisse faire est de la corriger.

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