Samedi 2 avril

Je ne sais pas vous, mais je dois avouer que la vie, en ce moment, me met pas mal de taquets dans la tronche. Et ce qui arrive d’un point de vue international, électoral, environnemental, n’aide pas.

Heureusement, face à ça, j’ai un super pouvoir.

Je suis prof.

Dit comme ça, ça peut presque paraître de la provocation. Ce boulot complexe, mal payé, souvent dénigré ? Un atout contre les chausse-trapes du quotidien ?

Totalement.

Être prof ne me rend pas heureux. Être prof me permet d’agir. C’est pour cela que, selon mon humeur, je ris ou m’indigne lorsque l’on vient m’expliquer que je fais un boulot d’appoint, un boulot de complément, un boulot anodin. À quel point peut-on être aveugle à cette simple réalité : tous les jours, nous sommes face à une centaine de personnes, dont l’ego, les émotions et les certitudes sont encore à faire ? Et tous les jours, nous leur apportons de quoi se construire ?

Il arrivera, plus souvent qu’à notre tour, que les mômes refusent ce que nous leur apportons, n’y trouve pas d’intérêt. Qu’ils disent. Mais chaque nouvelle heure de cours est une opportunité. De quoi ? D’absolument tout. De leur apprendre, de les faire réfléchir, se remettre en question. De devenir de meilleures personnes.

Je me suis souvent plaint que dès que l’on parle d’enseignement, les adultes redeviennent des élèves de sixième, réagissant épidermiquement à des injustices qu’ils ont vécu il y a des décennies. Mais prenons la question par l’autre bout : quelle profession exerce une telle influence sur un parcours de vie ? Cela nous met sur les épaules une responsabilité qui peut se révéler écrasante. Nos responsables politiques ne s’y trompent pas : ils ont été nombreux, ils le sont toujours, ceux qui souhaiteraient mettre les enseignants en coupe réglée. Peut-être, me dis-je du haut de mes délires narcissique, qu’ils comprennent l’importance de notre tâche. Et sa puissance.

“On ne peut pas être prof si on n’aime pas au moins un peu le pouvoir.” C’est la première phrase que j’ai entendue dans ma première affectation en région parisienne, durant une année où je n’ai cessé de trembler. Je rectifie ce verdict : on ne peut pas être prof si on ne se pose pas à un moment cette question du pouvoir. Qu’en ferons-nous, alors qu’il est déposé, n’importe comment, implicitement, dans nos mains. Tiens, on te confie cent gosses par jour, et tout ce que tu dis ou fais avec eux a une chance de les influencer durablement. C’est dingue en fait.

C’est dingue et c’est aussi ce qui me permet de me battre. Quel que soit ce qui se profile à l’horizon, d’un point de vue privé ou public, quel que soient les vicissitudes auxquelles on tente de soumettre ce boulot, on accomplit un travail d’une magnitude époustouflante. Même dans la salle 23, où le néon clignote, où il n’y a plus de vidéoprojecteur, même quand les élèves t’ont bolossé une heure durant.

Sous mon crâne, ce taf d’enseignant n’a rien de l’humble artisanat où certains nostalgiques d’une époque qui n’a jamais existé voudrait le cantonner. C’est un truc absolument immense. C’est un super pouvoir.

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