Mercredi 13 avril

Mes chers élèves, si je pouvais ressembler à votre professeur de français.
Depuis dimanche, je suis absolument furieux. Je tempête, je râle, et je prends parfois des raccourcis. Ce n’est pas que depuis dimanche, hein. Ça m’arrive dans ma vie quotidienne. Comme à chaque être humain.
Lorsque je suis devant vous, j’essaye de faire attention. À ma posture, bien entendu, mais surtout à la façon dont je réponds à vos questions. À celles que j’estime importantes et celles que je laisse de côté. Je balbutie moins, et souvent, je suis plus clair et plus nuancé. Parce que c’est mon boulot.
C’est mon boulot et c’est épuisant. Je crois qu’on ne se rend pas compte à quel point ça crève, de tenter d’être le plus droit possible, dans sa parole. Je pousse le narcissisme jusqu’au bout et l’avoue : j’aime bien, parfois, la façon dont j’ai réussi à débrouiller le fil d’une pensée que vous ne parveniez pas à exprimer. J’aime bien voir que mes mots vous ont fait avancer.
Mais tout ça, c’est du travail. Nous évoluons dans un cadre codifié, dans lequel je suis payé pour mettre de l’énergie et de la lucidité. Une fois dehors, je redeviens ce petit paquet de contradictions, qui peine à se montrer aussi éthique et serein que dans sa vie professionnelle. Mais si je m’y employais, je deviendrais vite totalement dingue. Parce ça demande du boulot, d’être quelqu’un de bien. Hey. On me paye pour l’être dix-huit heures par semaine. C’est plutôt pas mal.