Samedi 30 avril

J’arrive à la fête à laquelle m’a invité A. avec un mélange d’excitation et de crainte. Je suis convié à la fête d’anniversaire de l’une de ses collocs : A. vit dans une ferme dans laquelle des gens essayent, modestement, de vivre d’une façon plus en cohérence avec leur vision du monde. Ils rénovent le lieu avec des matériaux de récupération, élèvent des poules et des lapins, réfléchissent aux règles de communauté. Ça m’emplit d’admiration autant que de terreur, parce que je serai totalement infoutu d’en faire autant.
Sur place, je ne connais qu’A., occupée à gérer la bouffe pour plusieurs dizaines de personnes. Après m’être lassé de regarder les bulles de bière faire la course dans le verre consigné, j’avise un mec à l’air gentil. Ça et la résille rose qu’on distingue à travers son jean troué : deux excellentes raisons d’aborder un inconnu.
L. a vingt-neuf ans, est dessinateur et chanteur de punk. Tandis que je me noie dans des abîmes d’anecdotes prétentieuses, il me raconte, avec douceur et simplicité, sa désastreuse expérience de l’école. Cette histoire, toujours nouvelle, je l’ai entendue des dizaines de fois. L’expulsion des divers établissements, pas pour des faits graves mais un désintérêt trop manifeste pour les cours, le fait de n’être pas “fait pour l’école”. Un parcours de vie qui se construit en-dehors. Pour lui, les choses ont fonctionné, autant que possible.
Et je ressens non pas une culpabilité, mais ce très frustrant sentiment d’impuissance : faut-il que certains mômes en passent par là ? Par l’ennui, par le conflit ? Faut-il que cette longue période de vie qu’est le collège – ce sont souvent là que les problèmes se cristallisent – soient une traversée d’un désert au mieux morne, au pire hostile pour tant de mômes ?
Il ne s’agit pas de pointer des responsables éventuels. Ou de proposer des solutions. La situation est autrement plus complexe que de la raboter à grands coups d’apprentissage intervenant plus tôt dans la scolarité ou des récriminations contre le collège unique.
Est-ce que L. était condamné à attendre pour pouvoir prendre son envol ou n’y a-t-il pas eu conjonction astrale ? Celle durant laquelle un élève rencontre quelques enseignants qui parviennent à établir un lien avec elle ou lui. Je sais depuis longtemps que cela n’a rien à voir avec la qualité intrinsèque des profs, qu’il peut s’agir de quelques événements en apparence anodins. Mais cette conjonction ne se fait pas toujours. Pas souvent ? Parce que lorsque L., durant le concert qu’il donne en honneur de la birthday girl, évoque l’école, c’est cette image tristement habituelle, dont certains moments résonnent avec mon vécu d’élève. “Désolé hein !” me lance-t-il, mi-rigolard mi-sincère, à la fin de la chanson. Je hausse les épaules, comme un con. Je déteste cette réaction d’impuissance et d’acceptation. Ce doit être l’ambiance du concert punk, j’ai envie de foutre le feu à cette partie la plus sombre de mon boulot. Celle qui nécessiterait une remise à plat radicale du système scolaire. Pour, une bonne fois pour toute, démolir ce qui ne va pas, abolir masse de réflexes néfastes, et préserver ce qui convient. Pour qu’on puisse se retrouver dans un jardin à jouer au ukulele une version trash du générique de Malcolm sans avoir eu à se faire virer cinq fois de ses bahuts.
Je rentre tôt. Je dois m’occuper des lapins Poulpir, Tartelette et Dune. À la radio, de vieux types blancs parlent de la sexualité des personnages de fiction. Tout cramer, un peu quand même.
(Le nom de scène du chanteur est Joey Glüten, ce billet n’est cependant pas sponsorisé).