Dimanche 10 avril

D’habitude, le dimanche, on s’évade et on parle d’autre chose.

Ce soir, alors que je n’ai pas trop le moral, je tiens à vous dire à quel point je vous suis reconnaissants. Il y a désormais sept ans, je commençais ce concentré d’égocentrisme que vous parcourez en me disant que le jour où je n’aurais rien à y dire, je m’arrêterais.

Et ça n’a jamais été le cas. Le spécialiste en abandon de projets faramineux continue d’écrire quotidiennement.

Grâce à vous, pour une immense part. Vos regards, vos mots et vos rencontres, quand c’est arrivé. Ce “journal extime” est la voûte d’une constellation de visages, cachés ou dévoilés. De pensées qui s’entrecroisent.

C’est con, mais en cette soirée d’élections, ça me fait du bien de penser à vous. Et à toute la force que vous mettez dans vos vies, quelle que soit votre trajectoire. Merci d’être là. Très fort.

Samedi 9 avril

Premier jour de vacances. Passé, comme bien souvent, dans un état de sidération. Faut-il profiter de la force d’inertie encore disponible pour corriger le petit paquet de copie qui reste ou se plonger dans Chrono Cross, le jeu qui m’attend sagement depuis jeudi ? Faut-il se mettre tout de suite à l’agreg ou buller dans le jardin en jouant avec Dune-le-lapin ?

Dans tous les cas, tenter d’oublier un petit peu la rumeur électorale, devenue stridente en ces dernières heures. Normal. Logique. Dimanche, puis dimanche dans deux semaines, les choses vont changer. D’une façon ou d’une autre. Est-ce que ma persona de prof en sera affectée ? Elle l’a été, à chacun des mandats présidentiels que j’ai connus durant ma vie active. Jusqu’ici, je n’ai pas l’impression d’avoir eu à transiger avec mes principes, même si je sais que certains de mes cours m’auraient valu de sacrés froncement de sourcils.

Attendre les résultats du scrutin avec non pas résignation, mais patience. Et voir ce que l’on peut faire, après, pour changer les choses. Pas juste “faire sa part”. Tenter de faire le maximum, quitte à se casser la figure.

“Il n’y a que lorsque l’on tombe que l’on sait si l’on peut voler.”

Vendredi 8 avril

Fin d’une nouvelle période. En ce dernier jour, on a fait du théâtre. Le cinquième comme les sixièmes ont joué Molière. Entre ceux qui jouaient un notaire blasé par le couple Béline-Argan du Malade Imaginaire, ou une Lucinde affligée que son astuce de paraître muette fonctionne vraiment, entre les mômes qui tremblaient d’excitation à l’idée de passer sur scène et ceux qui tremblaient tout court, tout le monde a eu son compte d’émotions.

Ces émotions que j’ai l’impression de se voir dissiper en l’air, tout autour de moi, tandis qu’un immense sentiment de fatigue me saisit. C’est aussi l’une des énigmes de ce boulot : toutes ces scories d’émotions, grandes et petites, qui se déposent sur nos habits et là o la peau est exposé : l’enthousiasme et l’énervement des mômes, leurs révoltes et leurs rires. Il faut du temps pour s’en débarrasser totalement. Un temps de vide, un temps où l’on vaque à d’autres choses. Peut-être se trouve-t-elle là, l’étymologie de ces périodes : on voue nos élèves et toutes ces petites particules qu’ils nous laissent à l’oubli.

Pour revenir vers eux ensuite.

Jeudi 7 avril

Sortie au théâtre avec E., un collègue du lycée Gallia, dans lequel j’ai commencé l’année en tant que remplaçant. E. restera dans ce lycée l’année prochaine, même s’il craint de s’encroûter, de ne pas être satisfait.

“Je devrais pas te dire ça, s’excuse-t-il en finissant sa bière.”

Il peut le dire. Cette nouvelle année de TZR va finissant. Et j’ai la chance d’avoir trouvé cette année des collègues et des élèves qui m’auront donné l’impulsion pour tenir encore, dans cette dérive de bahut en bahut.

J’ai de la chance, ça n’est pas donné à tout le monde. Alors je finis la soirée heureux.

Mercredi 6 avril

À Grigny, les élèves étaient à vif. Tout les faisait réagir. Tout le temps. C’était épuisant mais, quelque part, c’était facile. Quel que soit le sujet abordé, je savais qu’ils allaient avoir – trop – à dire. Et à partir de ces interventions chaotiques, on pouvait construire.

Les élèves du collège Hoshido sont tout le contraire. Ils absorbent ce que je leur dis. Une véritable vortex. Les résultats des évaluations sont bons, mais j’ai la sensation qu’on étudierait l’annuaire téléphonique, La Recherche ou une version punk du petit Chaperon Rouge, ils auraient la même réaction.

Et puis arrive Molière.

Ça a mal commencé. J’ai donné de ma personne, pourtant. Je leur ai joué sa biographie, ils ont fait des cartes mentales chiadées, on a imaginé la salle de théâtre idéale en s’inspirant des théâtres antique, élisabéthain, à l’italienne.

Et puis arrive Argan, Le Malade Imaginaire. Et Angélique, destinée à se marier.

“Mais… Elle est forcée ?
– Bah non, elle peut pas être forcée.
– Si, lis, elle est obligée !
– N’importe quoi, c’est pas possible !”

Ça n’est pas grand-chose. Mais le texte, juste le texte de Molière, a enfin réussi à remuer un intérêt autre que purement scolaire en eux. Et je me souviens de cette phrase de R., ma prof de théâtre : “Les mots sont plus grands que nous.”

Mardi 5 avril

C’est reparti pour la semaine de trop, la semaine d’avant les vacances. Celle où tout le monde est un peu énervé, celle où tout le monde est un peu fatigué.

C’est aussi la semaine où je suis le plus “scolaire”. On travaille avec le manuel – c’est ma contribution à la réduction de consommation de papier, pénurie oblige… – on répond à des questions, on écrit le cours… Cette semaine, pas de surprise, de projet surprise.

Une semaine où on actionne le petit métronome. Pour nous mener, clic, clac, au vendredi soir. Un peu de sérénité. On n’a pas à être des aventuriers, des élèves fougueux ou des pédagogues novateurs, en permanence. Juste apprendre en douceur.

Lundi 4 avril

“Comme prévu aujourd’hui, on commence le théâtre.
– On va faire du théâtre ? Mais moi j’aime pas parler devant les autres !”

C’est comme une neige perpétuelle devant l’écran : les clichés. Ils ne sont qu’en cinquième et la tête déjà pleine de représentations. Le théâtre on va devoir jouer une pièce devant les parents à la fin de l’année. La poésie, il faudra apprendre “des poésies” (DES POÈMES, tonnerre de Brest !) et les réciter, les dictée on perd deux points par faute…

À chaque nouveau chapitre, chaque nouvelle séance, déconstruire les préjugés. Parce que sinon, les mômes se retrouvent catapultés dans un monde parallèle, dans lequel ce que je leur propose ne les atteindra pas. Une foutu dimension alternative, une école irréelle mais qui les obsède.

Leur réapprendre à écouter, sans craintes fantômes, sans images dévorantes.

Dimanche 3 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Avec cette traduction d’une chanson du génial couple Palmer / Gaiman

I Google you
Late at night when I don’t know what to do
I’ve seen photos you’ve forgotten you were in
Put up by your friends

I Google you
When the day is done and everything is through
I’ve seen that journal that you kept that month in France
I’ve watched you dance, on YouTube

And I’m pleased your name is practically unique
It’s only you and a would-be PhD from Chesapeake
Who writes papers on the structure of the sun
I’ve read each one

I know that I should let you fade
But there’s that box and there’s your name
Somehow it never makes the pain grow less or fade or disappear
I think that I should save my soul and I should crawl back in my hole
But it’s so easy just to fold and write your name, again, I fear

I Google you
When I’m all alone and feeling blue
And each scrap of information that I gather
Says you’ve found somebody new

And it really shouldn’t matter
Ought to blow up my computer
But instead…
I Google you

Je te google

Tard le soir quand je n’ai rien à faire

J’ai vu des photos que tu as oubliées

Postées par tes potes

Je te google

Quand le jour s’achève et que tout est passé

J’ai lu le journal de ton mois passé en France

T’ai vu danser, sur YouTube

Et heureusement que tu as un nom rare

Y a juste toi et un pseudo-doctorant de Chesapeake

Qui communique sur la structure du soleil

Et j’ai tout lu.

Je sais, je devrais oublier
Mais ton nom scintille sur l’écran

Ça ne rend pas la douleur plus tenable, elle ne disparaît pas.

Peut-être que je devrais juste me sauver, retourner dans mon trou

Mais c’est tellement simple de céder, de réécrire ton nom, hélas.

Je te google.

Quand je suis seul, que je me sens mal

Et chaque petit bout d’information que je trouve

Dit que t’es avec quelqu’un

Ça devrait pas être important
Faudrait exploser cet ordi

Mais en fait…

Je te google

Samedi 2 avril

Je ne sais pas vous, mais je dois avouer que la vie, en ce moment, me met pas mal de taquets dans la tronche. Et ce qui arrive d’un point de vue international, électoral, environnemental, n’aide pas.

Heureusement, face à ça, j’ai un super pouvoir.

Je suis prof.

Dit comme ça, ça peut presque paraître de la provocation. Ce boulot complexe, mal payé, souvent dénigré ? Un atout contre les chausse-trapes du quotidien ?

Totalement.

Être prof ne me rend pas heureux. Être prof me permet d’agir. C’est pour cela que, selon mon humeur, je ris ou m’indigne lorsque l’on vient m’expliquer que je fais un boulot d’appoint, un boulot de complément, un boulot anodin. À quel point peut-on être aveugle à cette simple réalité : tous les jours, nous sommes face à une centaine de personnes, dont l’ego, les émotions et les certitudes sont encore à faire ? Et tous les jours, nous leur apportons de quoi se construire ?

Il arrivera, plus souvent qu’à notre tour, que les mômes refusent ce que nous leur apportons, n’y trouve pas d’intérêt. Qu’ils disent. Mais chaque nouvelle heure de cours est une opportunité. De quoi ? D’absolument tout. De leur apprendre, de les faire réfléchir, se remettre en question. De devenir de meilleures personnes.

Je me suis souvent plaint que dès que l’on parle d’enseignement, les adultes redeviennent des élèves de sixième, réagissant épidermiquement à des injustices qu’ils ont vécu il y a des décennies. Mais prenons la question par l’autre bout : quelle profession exerce une telle influence sur un parcours de vie ? Cela nous met sur les épaules une responsabilité qui peut se révéler écrasante. Nos responsables politiques ne s’y trompent pas : ils ont été nombreux, ils le sont toujours, ceux qui souhaiteraient mettre les enseignants en coupe réglée. Peut-être, me dis-je du haut de mes délires narcissique, qu’ils comprennent l’importance de notre tâche. Et sa puissance.

“On ne peut pas être prof si on n’aime pas au moins un peu le pouvoir.” C’est la première phrase que j’ai entendue dans ma première affectation en région parisienne, durant une année où je n’ai cessé de trembler. Je rectifie ce verdict : on ne peut pas être prof si on ne se pose pas à un moment cette question du pouvoir. Qu’en ferons-nous, alors qu’il est déposé, n’importe comment, implicitement, dans nos mains. Tiens, on te confie cent gosses par jour, et tout ce que tu dis ou fais avec eux a une chance de les influencer durablement. C’est dingue en fait.

C’est dingue et c’est aussi ce qui me permet de me battre. Quel que soit ce qui se profile à l’horizon, d’un point de vue privé ou public, quel que soient les vicissitudes auxquelles on tente de soumettre ce boulot, on accomplit un travail d’une magnitude époustouflante. Même dans la salle 23, où le néon clignote, où il n’y a plus de vidéoprojecteur, même quand les élèves t’ont bolossé une heure durant.

Sous mon crâne, ce taf d’enseignant n’a rien de l’humble artisanat où certains nostalgiques d’une époque qui n’a jamais existé voudrait le cantonner. C’est un truc absolument immense. C’est un super pouvoir.

Vendredi 1er avril

Semaine décidément en montagnes russes. Après un mercredi apocalyptique et un jeudi durant lequel j’ai dû me changer en tyran intraitable, la matinée du vendredi se passe avec bonheur et sérénité. Les élèves de chaque classe travaillent à leurs projets, concentrés et stable.

Je me retrouve un peu essoufflé, dans cette ambiance où ils ont moins besoin de moi que d’habitude. Je n’y arrive pas. Il n’y a jamais une seule semaine que je termine en me disant que celle-ci était facile, que je tiendrais facilement un jour ou deux de plus. Ça vient sans doute de moi. Et c’est aussi sans doute pour ça que j’aime autant ce travail. “Vous aimez les défis ?” Je déteste ce langage managérial. Non. J’aime me dire que j’ai mis de l’énergie dans ce que j’ai fait. Que ça a eu du sens.

J’ignore si c’est le cas pour toutes les professions. Si, chaque fin de semaine, on se sent en cendres. Et qu’on a tellement hâte de renaître à la suivante.