Lundi 9 mai

Une journée de sept heures de cours, quand on est prof, reste une expérience intense.

Il ne s’agit pas de compter les points. Nous ne sommes pas des internes, de garde pendant des dizaines d’heures. Je relate uniquement une expérience particulière et personnelle. Avertissement qui me semble évident, mais qui m’épargnera peut-être quelques messages haineux.

Sept heures de cours, c’est un point de non-retour. Parce qu’il va falloir faire durer cette expérience que vit chaque prof au quotidien : s’abstraire de soi. Quand on est avec une classe, on s’oublie. Et ça peut avoir des bons côtés : j’ai pu fuir des crises personnelles épouvantables grâce au boulot. J’ai pu totalement anesthésier un cœur en miettes ou une colère bouillonnante. Les élèves n’ont besoin de rien de moins : mes pires heures de cours ont eu lieu parce que je m’y étais embarqué lesté des pensées de H., et non de la personnalité de Monsieur Samovar.

Mais c’est fatigant. Et ça fait un peu peur aussi. Ça va sans doute vous sembler ridicule, mais à chaque fois que j’entame une période aussi longue devant des mômes, je me demande si je retrouverai H. de l’autre côté. Il peut se passer tellement de choses, en sept heures.

Je peux tenter d’apprendre la voix passive à trois cinquièmes (et échouer pour l’une d’elle), pourrir puis me réconcilier avec Chaco, qui me traite comme son pire ennemi puis son mentor dans la même journée, voir Albâtre arriver le bras en sang, terrorisé, et calmer une panique générale dans la classe tandis que je l’envoie à l’infirmerie. Récupérer des travaux merveilleux sur Shéhérazade, rappeler à Olivia QUI est Shéhérazade, alors qu’on en parle depuis deux semaines. Rendre des devoirs, corriger des devoirs, récupérer des devoirs. Faire de l’orthographe, de la grammaire, les faire écrire. Sur papier, à l’ordinateur. Les convaincre que c’est facile, les ralentir un brin parce que c’est TROP facile pour certains. Appeler des parents, m’engueuler avec certains que je dérange, conclure avec d’autres qu’il va falloir prendre les choses en main parce que leur enfant ne va pas bien. Me faire raconter une blague de Toto nulle par deux élèves mortes de rires. Boire trop de café.

C’est se retrouver diffracté dans un temps infini exister pour tous les élèves en même temps tout en gardant une unité. Miracle physique qu’on accomplit au quotidien, mais qu’il faut tenir sur le long terme. Devenir myriades tout en restant un prof. Il y a un vertige dans ce quotidien.

Et brutalement, se retrouver de l’autre côté du tunnel. Il est 17 heures, les élèves se précipite vers leurs bus scolaire. On reste, sonné, à remplir le cahier de texte, régler quelques soucis administratifs.

C’était juste une journée de classe.

Et elle a emporté avec nous quelques bribes – oh, trois fois rien ! – de notre noyau. Quelque chose de difficilement reconstructible, ou remplaçable.

On rentre, en écoutant on ne sait trop quoi sur les listes de lecture aléatoire d’une application de musique.

La journée de demain sera plus courte.

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