Jeudi 12 mai

Dans une grosse poignée d’heures, Jean-Michel Blanquer ne sera plus ministre de l’Éducation Nationale.
Et je ne me sens absolument pas soulagé.
Alors oui. Durant cinq ans, il a été tour à tout l’hydre, le clown, ou le sinistre de ces lieux. Une figure incarnant tout ce que la politique éducative du gouvernement précédent avait de problématique. Que ce soit dans sa façon d’exercer son mandat, cachant difficilement son impatience devant les corps intermédiaires ou les professionnels qu’il avait sous sa tutelles ; qu’il s’agisse de ses réformes, cherchant à la fois à détricoter l’héritage de ses prédécesseurs et à imposer une sorte d’efficacité managériale dans un secteur à qui la logique d’entreprise est non seulement inapplicable mais également nocive ; ou que l’on parle de sa propension à l’ambiguïté dans la moindre de ses interventions médiatiques, de façon à ne jamais avoir à assumer ses choix, et à se laisser la possibilité de jouer la carte de la victime, en proie à l’incompréhension générale.
Mais le problème est bien là. Il n’était qu’une figure Jean-Michel Bl*nquer. Je ne verserai pas dans la psychologie de comptoir ou dans l’analyse littéraire au petit pied, mais je ne le vois pas comme un seigneur des ténèbres : juste comme un politique qui a tenté de gérer son ministère en s’appuyant sur l’air du temps : gestion déshumanisée des élèves comme des personnels d’éducation, et attisement intense des griefs que l’on peut avoir contre l’enseignement, qu’ils soient rationnels ou non. J*an-Mic*el Bl*nque* a été un exécutant efficace. Ni l’Empereur Palpatine, ni l’Agent Smith.
Et désormais, il part. Je me demande, si, dans quelques années, il repensera à ce mandat ou si, probablement, ce n’est déjà plus que l’une des multiples marches dans la construction de sa carrière.
Il part en laissant derrière lui un service public plus affaibli que jamais : les concours d’enseignants désertés, un haro sur les profs devenu sport national, des élèves perdus entre des menus d’options abscons et un parcours d’orientation sans queue ni tête. Je voudrais me réjouir que l’un des responsables de cette catastrophe s’en aille.
Mais le remplacement de **an-M*c**l B**nque* changera-t-il quoi que ce soit ? Son successeur sera mandaté pour les mêmes missions : faire des économies et continuer la mise au pas d’un secteur cherchant à former des citoyennes et citoyens libres et lestes d’esprit. Deux concepts que l’on peut tenter de disqualifier en les appelant wokisme, islamo-gauchisme ou tout autre néologisme épouvantail.
Et pendant ce temps, nous sommes toujours là. Les AED, les agents d’entretien, les AESH, les profs, les perdir, les gestionnaires et tous les autres. À exercer des métiers tout abîmés dans un environnement en souffrance. À tenter de prendre soin d’élèves souvent désorientés – au sens propre du terme – après deux ans de chaos sanitaire et cinq ans de brutalité politique. Pendant ce temps, nous bossons. Nous n’avons pas le temps – et c’est peut-être un tort – de demander des comptes. Nous nous apprêtons à nous prendre la prochaine vague dans la tronche. De moins en moins nombreux. La foi vacillante ou intacte, par vocation ou pour payer des factures, déesses de la pédagogie ou bordélisés, nous tentons de faire fonctionner. Parce que nous sommes fonctionnaires. Que des **a*-M****l B***qu**, nous en avons connu, et nous en connaîtrons, hélas, très probablement d’autres. Ce vaste corps chargé d’éduquer vos enfants et qui, comme ceux qui nous soignent, protègent, nourrissent, sont aisément considérés avec suspicion ou condescendance. Parce que ce serait dangereux, dans la façon dont le pays est actuellement dirigé, de laisser croire à un groupe de personnes qu’il est important ou essentiel.
Malgré tout nous continuons. Personnellement, parce que je continue à aimer ce que je fais d’amour. Parce que j’espère que je contribue, à ma mesure, à étayer un peu ce grand tout branlant qui s’appelle ma nation. Parce que je n’ai encore jamais rencontré un seul élève qui ne méritait pas qu’on se décarcasse pour lui. D’une façon ou d’une autre.
Alors voilà. Nous sommes encore là, debout. Tandis que le rideau tombe sur ****-****** ********.
Sur qui ?