Lundi 16 mai

Utiliser des “nouvelles technologies” en classe (en fait des technologies tout court) a toujours un petit côté parcours du combattant ascendant roulette russe : il faut espérer pouvoir réserver le matériel désiré, sachant que la liste de réservations ressemble un peu à des files d’attentes virtuelles pour un concert de Rihanna, s’assurer que tout fonctionne comme il faut, expliquer aux élèves, réexpliquer aux élèves, et préparer, le jour dit les ordinateurs / micros / caméra et autres en priant très fort Héphaïstos pour que tout fonctionne comme il faut.
C’est donc avec une sérénité toute relative que, ce lundi, j’installe des sixièmes devant des postes informatiques. J’ai milité pour que tout le monde dispose de ses identifiants et mots de passe, mais je me trouve malgré tout obligé de prêter ma session à trois élèves, en espérant qu’ils n’en profitent pas pour discrètement consulter Instagram ou Tik Tok pendant que j’ai le dos tourné.
Le but de cet atelier d’écriture est de composer une nouvelle à partir des incontournables “Mystères d’Harris Burdick”. Les élèves ont tous accroché au projet avec bonheur, mais il est écrit que moultes péripéties nous attendent avant de nous lancer dans la formation des auteurs en herbe.
Acte I : La menace des claviers fantômes. “Monsieeeeeur, mon clavier il écrit pas !
– Comment ça il n’écrit pas ?”
Comme ça. Nous avons beau taper quelques insanités bien senties sur ledit clavier, pas une lettre n’apparaît. Et ça n’est qu’au quatrième redémarrage que les choses rentrent dans l’ordre.
Acte II : La disparition. “Monsieeeeeur, il manque une touche à mon clavier.”
Ah ben oui tiens. Le “a” semble s’être fait la mal. Je rigole et commence à parler de Georges Perec à Jeremiah, l’élève victime de la mésaventure mais, au vu de son hyperventilation, je remplace vite le poste défectueux et remet mon cours sur les lipogrammes à plus tard.
Acte III : La mise à jour éternelle. “Monsieeeeeeur, j’avais écrit presque une demi-page et l’ordinateur il se met à jooooour !”
Malgré les divers protocoles mis en place pour que ça n’arrive pas, un processeur dissident a décidé que la 765193e mise à jour de Windows devait se faire là, maintenant, tout de suite et a donc décidé de mettre temporairement fin à l’histoire de citrouille vivante de Mélissa. J’étouffe quelques jurons et bénis intérieurement les sauvegardes automatiques.
Acte IV : Le grand final. “Monsieeeeeur, mon ordi a plus de batteries !
– Ni le mien !
– Ni le mien !
– Ah, le mien a 9% !”
Sueur froide. Le chariot informatique où sont rangés les ordinateurs est censé leur servir de chargeur… Quand le tout petit interrupteur tout en bas à droite est en position on.
Et il se trouve que je n’ai pas vérifié si le tout petit interrupteur en bas à droite était en position on.
C’est donc en étouffant un sanglot que je me vois en train de placer mes élèves tout autour du chariot (les rallonges mesurant environ trente centimètres) pour qu’ils puissent poursuivre leur travail.
Ambiance chaleur humaine.
C’est donc avec quelques années d’espérance de vie en moins et une voix légèrement tremblante que je souhaite une bonne journée aux élèves lorsque la sonnerie retentit. Tu as gagné cette fois, technologie. Mais un jour, UN JOUR, une session se passera sans encombres !
(Oh, et j’ai retrouvé la touche a au fond du chariot, et j’ai réussi à la replacer. Il n’y a pas de petites victoires.)