Mardi 24 mai

Nathan est tout en angles aigus : les épaules encore maigrichonnes du collégien qui pointent vers le haut, le nez en triangle équilatéral et dans les yeux tout un tas d’éclats malicieux qui ne demandent qu’à sortir.

Il fait également partie de ces élèves devant qui j’ai toutes les difficultés du monde à passer le masque du méchant Monsieur Samovar : ses mimiques et sa façon de tout prendre avec humour et détachement me tordent intérieurement de rire.

Pas aujourd’hui cependant. Aujourd’hui, comme ça peut arriver à plein de cinquièmes, Nathan a été très chiant. Coupant la parole aux autres, incapable de se recentrer malgré les divers moments où je lui ai demandé le silence.

Malgré tout, comme à la fin de chaque cours, il vient me voir. Je crois que ça fait partie de mes moments préférés de la semaine. Nathan a toujours beaucoup à dire. Et surtout à partager, ce qui est rare pour un enfant de son âge. Il me parle des chaînes YouTube qu’il regarde, des romans qu’il lit, des jeux auxquels il joue…

“Monsieur…
– Non, Nathan. Vous ne vous êtes pas bien comporté aujourd’hui, et je n’ai pas envie de discuter avec vous.”

Je m’applique à garder un ton égal. Et à me réciter dans ma tête l’habituel mantra “C’est de l’éducation. C’est de l’éducation.”
Pour quelqu’un comme moi, requérant une validation constante de l’intégralité de la création, une action aussi simple que poser des limites à un enfant me donne envie de mourir. Autant dire que ce métier que j’aime d’amour me donne souvent envie de mourir.

Mais chacun ses névroses, Nathan n’a pas à être au courant de la moindre des miennes. Il ferme lentement la bouche. Me regarde silencieusement et tourne lentement les talons. Me laissant dans un silence mi-soulagé mi-attristé.

Le soir même, un message d’une demie-page. Des excuses profondes et sincères. Des regrets de ne pas avoir pu parler de cette vidéo qui l’a inspiré pour le dernier écrit qu’il m’a rendu.

Et moi, devant mon écran, à ne pas savoir qu’en faire.

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